Musique / Festivals

Pour notre première escale, direction le Brésil, ses plages, ses bodegas, ses nuits endiablées et… Tropicália. A la fois le nom d’un manifeste musical devenu genre et d’un véritable mouvement. Nous sommes à la fin des années soixante et le pays frémit encore du coup d’Etat qui fit valser João Goulart de son siège de président en 1964. Si les années qui suivirent furent compliquées pour la population, alors sous le joug de la dictature militaire, vers la fin de ladite décennie, c’est comme souvent via la culture - et la parole artistique encore engagée à l’époque - que va émerger l’espoir et se dessiner une révolution. Son nom : le Tropicalisme.

Enflammé et pluridisciplinaire, le Tropicalisme englobe à la fois le théâtre, la poésie et la musique. Son but : conjuguer l’avant-garde à la tradition populaire pour libérer et faire chanter le Brésil de demain. Ses instigateurs : de jeunes musiciens devenus légendes depuis bien au-delà des frontières de leur pays, à l’instar de la clique Os Mutantes, Gal Costa, Tom Zé, Chico Buarque, mais surtout des pères du mouvement Caetano Veloso et Gilberto Gil (qui deviendra d’ailleurs ministre de la Culture de Lula de 2003 à 2008). Trop subversif, le Tropicalisme ne vivra que deux ans, provoquera l’emprisonnement de ses artificiers, arrêtés et rasés en décembre 68 à São Paulo. "Les militaires voulaient nous voir quitter le pays, expliquait Veloso. Ils nous ont laissé organiser un ultime concert pour récolter l’argent nécessaire à l’achat de billets d’avion. […] Notre manager est allé en Europe nous trouver un pays où nous installer. Pas question de choisir Lisbonne ou Madrid, elles aussi sous régime dictatorial. La scène musicale parisienne était ennuyeuse…" Ce fut donc l’exil à Londres, "the place to be pour tous les musiciens", jusqu’à 1972 et le retour au pays.

Deux compilations, jusqu’à votre domicile, l’astre solaire attireront : "Tropicália ou Panis et Circencis" publié en 1968 et "Tropicália : A Brazilian Revolution in Sound" réédité en 2006 par le très sûr catalogue Soul Jazz Records. La première est le testament musical du mouvement, conceptuel et politisé (qui connut forcément la censure) mais non moins remuant et musicalement fascinant. Un disque qui à la fois s’est nourri et a influencé toute la vague psyché qui déferla (it) en Occident. Même les Beatles étaient fans…

La seconde compilation en reprend plusieurs titres et constitue peut-être une porte d’entrée plus facile encore pour le profane curieux.

Ce qui étonne et frappe le plus à l’écoute de ces tubes éternels ("Bat Macumba", "A Minha Menina", "Alfomega"), c’est leur capacité à porter autant d’idées que d’envies de déhanchés. "Geléia Geral", sur l’album originel, en est un autre exemple, pointant les inégalités, la corruption du politique et les persécutions… "Meu povo, preste atenção/Na roda que eu te fiz/Quero mostrar a quem vem/Aquilo que o povo diz" ("Mon peuple, prête attention/Dans la ronde que je t’ai faite/Je veux montrer à qui vient/Cela que le peuple dit"). A la manière d’un "Rock the Casbah" (The Clash) quinze ans plus tard : faisons que les murs tombent, mais pour danser sur les décombres.