Un Aznamour de Charles

Dominique Simonet Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Soyons francs : on ne va plus à un concert de Charles Aznavour sans une certaine appréhension, d'autant que ce qui s'en dit de-ci de-là n'est pas toujours de bon augure. Dites, à 83 ans depuis le 22 mai dernier, tenir la scène pendant deux heures ne doit pas être une sinécure. Malgré quelques approximations techniques, ce Charles-là reste grand, mais avant lui, une jeune chanteuse s'impose à tout Forest National : la blonde Agnès Bihl.

Petite robe, grands effets

Il est rare qu'un avant-programme fasse autant d'effet. Petite robe noire, bottines rouges, la chanteuse mêle espièglerie, révolte, passion, dans des chansons qui mettent parfois le doigt où ça fait mal : "Touche pas à mon corps" traite de pédophilie, "Merci maman, merci papa" de l'inégalité des chances, toujours avec justesse. Il y a du Brel dans "Jamais + jamais", et d'ailleurs, Agnès Bihl entame ensuite "A Poor Lonesome Callgirl" par "Ne me cuite pas..." Démonstration étonnante d'un talent certain : il n'y a qu'elle pour scotcher Forest National en déclamant les premiers articles de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Il est clair qu'une telle personnalité, avec de tels textes, mérite des salles plus conviviales. Après avoir assuré les premières parties d'Aznavour, Agnès Bilh s'installe à l'Européen à Paris du 6 au 23 février avant de partir en tournée.

Et puis ce sacré bonhomme de Charles. Dix ans qu'il nous fait le coup des adieux, et maintenant que le temps serait peut-être venu, il répète à l'envi que tant que sa voix sera là, lui aussi. Si ce n'est pas de l'esprit de contradiction ? Le voilà donc qui se lance sur la scène de Forest, complet-veston anthracite, chemise marine, sourire en banane, sourcils en accent circonflexe. Comme un jeune premier, ou presque.

Le vieux loup et le flacon

Ce n'est pas à un vieux loup de mer qu'on apprend à repêcher un flacon de rhum dans une épave. Le spectacle d'Aznavour est remarquablement construit : des titres relativement moins courus sont suivis par un rappel historique de grands compositeurs, et enfin des classiques en rafale.

Le début est l'occasion de présenter quelques titres du nouvel album ("Colore ma vie"), comme "La Terre meurt" ou "Moi, je vis en banlieue", qui prouvent : un, que l'homme n'a rien perdu de son "franc-chanter" et deux, qu'il y a bien un style Aznavour puisque ces nouveaux titres font bon ménage avec "Ton nom" ou "Comme des étrangers", qui date de 1960. Katia Aznavour, qui est dans les choeurs, forme un duo touchant avec son paternel ("Je voyage"), avant que celui-ci ne balance "J'abdiquerai" et cette phrase somptueuse : "S'il me reste un beau spectacle à faire, un bel enterrement flatterait mon ego." Jusqu'ici, la voix n'a pas la puissance ni l'agilité réclamée par ces chansons, dont certaines, sans en avoir l'air, sont difficiles. La justesse s'en ressent, mais ces imprécisions techniques sont balayées par la présence du personnage, ses mains qui dessinent des paysages d'émotion, sa classe désinvolte. D'ailleurs, petit à petit, la voix prend de l'assurance, tip top au point pour "She". "Il pleut" en hommage à Pierre Roche, "Viens", aussi sous la pluie, pour saluer Gilbert Bécaud, et "Non, je n'ai rien oublié" rendu à Georges Garvarentz, l'auteur rend hommage à ses compositeurs, même. Toujours de Garvarentz, "Désormais" lance la longue série de classiques d'un Aznavour dont les yeux pétillent sous les applaudissements. Dansant joue contre joue avec une amoureuse virtuelle ("Les Plaisirs démodés"), l'homme, qui a tombé la veste, fait sourire une jeune fille qui en clôt les paupières. Romantisme, nostalgie...

Très différentes d'"Ave Maria" à "Pour faire une jam", les ambiances se succèdent, comme "La Bohème" répond aux "Deux guitares". Ne s'embarrassant pas du rituel des rappels, le chanteur envoie en bouquet final "Mes emmerdes", "Il faut savoir" ("mais moi je n'ai pas su") et "Emmenez-moi". Sans s'asseoir ni marquer la pause deux heures durant, c'est lui, Aznavour, qui nous a emmenés loin, très loin, comme lui seul sait encore et toujours le faire.

Dominique Simonet

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