Un ours dans l'ascenseur

Alexandre Alajbegovic Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Dire qu'il est là pour faire sa promo n'est pas vraiment l'expression idoine. "L'oeuvre suffit, on s'en fout de savoir quelle est la couleur préférée de son auteur, ce qu'il mange... je me sens comme un travailleur, un travailleur dans le domaine de la musique instrumentale". Bing, dans les dents. Il est comme ça Pascal Comelade. Le sourcil froncé, le regard noir posé ailleurs. De ses Pyrénées, il pourrait tout aussi bien être le roc que l'ours qui s'y niche, tant le bonhomme est casanier et brut de décoffrage. Si bien qu'il faut la sortie d'un album, en l'espèce "Mètode de Rocanrol", pour le sortir de sa tanière. Après six ans d'hibernation.

Pascal Comelade est carrément à côté du feu des projecteurs : "En ce qui concerne la célébrité, je suis plus proche du milieu du jazz, du classique, ou même d'un peintre, plutôt que de la variété où la gueule du type est parfois plus importante que la musique". Et d'ajouter de sa gouaille revolver : "les artifices, les plumes dans le cul, je m'en passe". Sa notoriété n'en est pas moins réelle, durcie par 30 ans de carrière et autant d'exploration. Une boulimie condensée récemment dans un "Best Off" : "Monofonicorama 2005-1992". Parfois cantonnée à la rubrique musique de film, voire musique du monde, l'expression comeladienne va beaucoup plus loin. Polyfacétique, elle transcende les genres, capable d'évoquer tant le folklore que le rock. Avec un goût de dada dans la bouche.

Tapisserie sonore

"Je me sens l'héritier de ce qui s'est fait en Occident à partir des années 50 en matière de musique instrumentale", explique le compositeur, "il y a la muzak, cela peut aller de la musique d'ascenseur, la musique d'ambiance japonaise, à Martin Denis qui a fait des choses extraordinaires dans le domaine de la musique d'ambiance". Comelade se place dans l'aspiration de "ceux qui ont appliqué au pied de la lettre ce que Satie disait en rigolant quand il parlait de tapisserie sonore".

Les murs de sa "Mètode", le français les a barbouillés à coup de guitares dézinguées, de guitares en plastique, de pianos jouets ou de mini-orgues. Une sorte d'autodérision, ou de parodie. Mais à la base seulement. A ne surtout pas confondre avec de la musique pour enfants : "Je me suis fait avoir une ou deux fois, les enfants s'en vont en hurlant, il y a un seuil de tolérance auditif qui fait qu'ils ne supportent pas ces sons-là, car je ne m'en sers pas de façon suave, je tape dessus".

D'ailleurs, la nostalgie, ce n'est pas vraiment le truc de Pascal Comelade. "Je ne suis pas du tout nostalgique de l'enfance ou de l'adolescence, j'ai évacué ces choses-là; si je suis nostalgique, c'est sûr des choses beaucoup plus proches", verrouille le chanteur. Sauf peut-être pour Blaise Cendrars : "Là ça touche à la nostalgie, son côté mythomane, cette posture que l'on aurait du mal à retrouver chez des littérateurs d'aujourd'hui".

La référence n'a rien d'étonnant. A la limite de la phobie de l'avion, Comelade est du genre casanier. "Je suis une espèce de type qui s'active dans un endroit clos" se définit-il, "je ne sors pas beaucoup et ne suis jamais beaucoup sorti, je dois avoir une vie intérieure qui frise la schizophrénie". La paranoïa ? "C'est déjà fait". D'où une oeuvre abondante, une surproduction que Comelade avoue lui-même avoir toujours recherchée. "Ce qui m'intéresse, c'est de ne jamais m'arrêter car mon travail est de trouver mon propre discours, mon langage, et rien ne me dit que je l'ai déjà trouvé".

Ni lire, ni écrire

Un goût perpétuel pour l'inachevé en quelque sorte. Pour l'insatisfaction aussi. "Je ne suis vraiment satisfait que de mes deux derniers disques, à 80 pc du moins, il y a d'autres albums où j'ai mis beaucoup trop longtemps à me rendre compte que j'étais à côté de la plaque", s'auto-flagelle celui qui reconnaît sans problème ne savoir ni lire ni écrire la musique.

Quoique teinté d'une sensibilité évidente, le "propre langage" de Comelade n'a rien à voir avec l'évacuation, la libération de son intérieur : "Ce qu'il y a de moi dans ma musique ? Franchement, je ne vois pas...". Il le disait au début, "l'oeuvre suffit". Une expression érigée en adage par Comelade. Pratique pour un pudique.

Alexandre Alajbegovic

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