Musique / Festivals Coup d’envoi du Zomer van Antwerpen. Cirque, ciné et performances dans toute la ville.

L’été dernier, ils étaient neuf cent mille à suivre, un week-end durant, la Grand-Mère du Royal de Luxe dans les rues d’Anvers. Et à écraser une larme lorsque cette géante articulée de sept mètres de haut quitta le port, dans la brume, devant le musée du Red Star Line, ce haut symbole de l’émigration. Pendant ce temps, de l’autre côté de la frontière linguistique, la reconstitution de la Bataille de Waterloo, dont on faisait grand cas, drainait… un "petit" deux cent mille personnes ignorant tout de ce qui se passait à Anvers. Preuve supplémentaire du grand écart qui existe entre nos deux communautés.

Ce grand écart, précisément, que parvient à faire le Zomer van Antwerpen, un festival comme il en existe peu, en proposant des spectacles pointus et accessibles pour un public familial et branché, fidèle et engagé, blanc et coloré, ancré ou primo-arrivant.

Pas toujours facile, pourrait-on croire, de tenir le cap dans une ville menée de main de fer par la N-VA. Mais le festival est un tel phénomène qu’il figure au programme de chaque parti politique, qu’il soit de droite ou de gauche.

Véritable "succes story", le Zomer s’inscrit de longue date dans l’ADN de la ville, laquelle le soutient financièrement, comme le ministère flamand de la Culture. La vente des tickets et des boissons aux différents bars qui fleurissent sur les docks ou dans les sites désaffectés à l’occasion de l’événement contribuent eux aussi à financer une manifestation qui coûte 2,5 millions d’euros, une somme qui pourrait sembler considérable mais qui ne l’est pas au regard du millier de propositions offertes pendant deux mois et demi. Et du coût de huit euros seulement par spectateur.

Des spectacles gratuits

Le Zomer propose en outre des prix raisonnables et de plus en plus de spectacles gratuits. De la Zomerfabriek, poumon du festival dans une ancienne usine désaffectée, au célébrissime coucher de soleil sur l’Escaut, des histoires captivantes racontées dans des lieux improbables aux chaudes sonorités de la ville, des films rive gauche aux pas de danse collectifs, du ballon rouge, une installation accessible à tous, à l’esprit festif, toute la ville se met au diapason d’un festival qui a déjà permis de vraies découvertes. Tel le Royal de Luxe, grande compagnie de théâtre de rue nantaise dont les géants articulés ont fait le tour des villes. Aujourd’hui connu dans le monde entier, le Royal sait gré au Zomer d’avoir été un des premiers à croire en lui et d’avoir pu, dès lors, créer avec la population anversoise des liens privilégiés. D’où sa présence régulière - environ tous les cinq ans - et toujours événementielle, au festival. "S’offrir" le Royal, et surtout la production du spectacle dans toute la ville, est bien entendu un luxe que le Zomer gère en économisant chaque année quelques deniers et en obtenant des subsides supplémentaires l’année de leur venue.

Mais, il n’y pas, loin de là, que le Royal de Luxe. Et l’on peut d’ores et déjà saluer la présence, cette année de Boulevard Conakry, venu comme son nom l’indique de la capitale de Guinée avec des acrobaties de haut vol. Formés par les talentueux artistes de l’inoubliable Baobab Circus, les jeunes acrobates du Terya Circus, qui s’inspirent du bouillonnant marché du centre de Conakry, promettent une fête de danses énergiques et d’acrobaties au sol.

Du Cambodge, aussi

Loin d’être anodine, la venue d’une troupe cambodgienne qui a vu le jour en 1994 après une série d’ateliers organisés dans un camp de réfugies mettra en piste des ados énergiques au sortir de leur formation, et prêts à affronter leurs démons. Comme le racontera "Chills", un projet haletant. Puis, parmi tant et tant de propositions, pointons Laika puisque l’année sera Bosch ou ne sera pas. Délirante, gustative et interactive, la compagnie propose un pique-nique apocalyptique dans un lieu abandonné qui se transformera en oasis. Un spectacle physique entre paradis, gastronomie et enfer de la production de masse. Une belle mise en bouche.

Zomer van Antwerpen, à Anvers, du 15 juin au 31 août. Infos : www.zva.be


L’événement "Multitud"

Spectacle. L’événement du Zomer 2016 sera "Multitud" de la chorégraphe uruguayenne Tamara Cubas, un spectacle, dit-on, à couper le souffle qui réunira soixante performers en une chorégraphie qu’on nous promet bourrée d’émotions. Démesurée et incompréhensible, intime et familière, percutante et surtout vivante, car elle s’écrit in situ, avec les habitants de la ville, devenus danseurs et performers, le temps d’une soirée, d’un spectacle, d’une représentation, d’un été. Ou tout simplement d’un instant. "Multitud" (du 13 au 24 juillet) illustre à merveille la politique du festival qui veut permettre à la population d’y participer pleinement. Des jeunes primo-arrivants seront de la partie. Entre autres. La chorégraphe Tamara Cubas parcourt le monde avec ce projet et sélectionne chaque fois des habitants de la ville où elle fait escale pour monter sa chorégraphie. Qu’ils soient jeunes ou vieux, maigres ou gros, raides ou souples, néophytes ou confirmés, tout cela n’importe pas. Seul compte ce que leur corps dira, ce que leur spontanéité racontera, ce que leur inexpérience trahira dans une chorégraphie déjà dessinée. Un peu à l’image de projets de Pina Bausch ou de Thierry Thieû Niang; une belle manière d’ancrer un festival dans la ville. Dans le même esprit, initiative citoyenne elle aussi, "We doen het wel zelf" (du 17 au 28 août) s’annonce comme un road-show hilarant.


Un "Matamore" jubilatoire

Du cirque qui fouette , virevolte, grimace, griffe, cogne et rigole. Qui touche aussi, tant la poésie clownesque s’immisce en chaque mouvement du clown blanc d’antan, de l’auguste ou de l’acrobate. Ainsi va "Matamore", l’un des spectacles importants du Zomer cet été. Déjà joué à Latitude 50, pôle des arts du cirque contemporain, en avril 2014, "Matamore" revient en nos contrées et invite à une mise à mort du toréador, sans concession, au son du violoncelle, en musiques traditionnelles ou dissonantes, au nom d’une exagération jubilatoire. Le hors temps donne à la farce sa force dramatique et son supplément d’âme en cette fosse étroite et cylindrique surplombée par les gradins pentus qui offrent d’emblée un point de vue orienté au spectateur. Attention toutefois, le cirque n’aime pas les privilèges. Que les veinards du premier rang gardent leurs distances. Un coup de fouet de Nigloo, tonique en diable pour cette entrée en matière décoiffante pourrait les frôler… Mais où et qui sont les fauves ? Associé cette fois au Petit Théâtre Baraque, le Cirque Trottola met à nouveau le public en joie, dans un registre plus comique que dans les précédents et inoubliables "Trottola" (2002), une des perles du Zomer à l’époque, ou "Volchok" (2007). Encore une belle histoire d’amitié et de fidélité avec Anvers. A ne rater sous aucun prétexte. 


Aller vers le public

Directeur et fondateur du Zomer Van Antwerpen, Patrick De Groote peut être fier du travail accompli et du chemin parcouru. Dès la première édition, en 1995, le festival, qui ne durait alors que quatre semaines, fut un succès, réunissant déjà quelque 45000 personnes. Vingt-deux ans plus tard, il compte 300 000 festivaliers auxquels il convient d’ajouter les 900 000 personnes qui suivent le Royal de Luxe lorsqu’il se déplace (voir ci-contre). Toujours très orienté cirque contemporain, le Zomer veille aussi à toucher tous les publics, comme nous le confie le directeur : "On a compris qu’il fallait encore plus intégrer la population et surtout les moins de 25 ans si on ne voulait pas que le festival soit uniquement fréquenté par des 35 ans et plus, en activité professionnelle et de couleur blanche, comme tous ceux que l’on croise dans tous les théâtres. Voilà pourquoi nous avons mis sur pied des projets comme la Zomerfabriek dans un site désaffecté. Elle sera un lieu incontournable pour tous ceux qui aiment les sports urbains, la musique, les jams et le slam. On crée aussi des concerts dans les quartiers résidentiels et plus défavorisés. Il importait de se diversifier et d’aller vers le public au lieu d’attendre qu’il vienne à nous.