Musique / Festivals Speranza Scapucci fait ses débuts en Belgique et dirige "Jérusalem", un Verdi oublié en français.

Double rareté dès demain à l’Opéra de Liège. Sur scène, ce sera "Jérusalem", composé par Verdi en 1847 pour l’Opéra de Paris - et donc avec un livret en français, vingt ans avant son "Don Carlos". Et dans la fosse, il y aura Speranza Scapucci, une des rares cheffes d’orchestre du circuit international. Sans surprise, c’est la première fois qu’elle dirige l’œuvre. Mais l’Italienne ne semble pas stressée pour autant : "Les premiers opéras de Verdi sont assez semblables : si vous avez par exemple dirigé ‘Nabucco’, vous vous trouverez à l’aise dans ‘Jérusalem’. Evidemment, j’ai préparé cette production depuis six mois, en repartant de la partition chant et piano."

A-t-elle jugé nécessaire de se plonger en parallèle dans "I Lombardi alla prima crociata", cet autre opéra des années de galère dont Verdi a repris plusieurs pages pour les recycler dans "Jérusalem" ? "Non, ‘Jérusalem’ doit vraiment être envisagé comme une œuvre autonome. Parce qu’il contient une majorité de musique nouvelle, mais aussi parce que la langue française est fondamentalement différente : c’est une langue plus liée, dont l’accentuation rythmique diffère de celle de l’italien et avec une phonétique plus difficile, notamment avec les diphtongues."

Ecrit pour l’Opéra de Paris, "Jérusalem" sacrifie à l’usage du ballet. Pas question pour Scapucci de couper ces ballets, ni même d’en déprécier la musique : "On trouve dans ‘Jérusalem’ un des premiers ballets composés par Verdi. Il n’est peut-être pas aussi abouti que ceux de ‘Macbeth’ ou de ‘Vespri siciliani’, mais c’est de la musique de qualité. Tout dépend bien sûr de ce qu’on en fait : sur papier, cela peut sembler simple, mais il faut créer la substance avec le phrasé, avec la verve interprétative. Je ne suis pas opposée par principe à l’idée des coupures dans une œuvre : je pense qu’il faut, à chaque fois, apprécier le sens théâtral du passage concerné. Parfois, on peut se passer de la deuxième cabalette d’un chanteur par exemple ! Mais on a trop souvent massacré Verdi alors que, dans le même temps, on refusait de couper la moindre mesure dans Wagner."

Habituée à diriger autant en Europe qu’aux Etats-Unis, la cheffe d’orchestre fait preuve d’un grand pragmatisme : "Je pense qu’un musicien doit être ouvert à la nouveauté, mais je pense aussi que les metteurs en scène doivent respecter la musique. Tout est une question d’intelligence et de dialogue."

"Carmen"

Née dans une famille ouverte à l’art où tous les enfants ont fait de la musique, Scapucci a commencé le piano à quatre ans. Elle se souvient évidemment de son premier opéra au théâtre (une "Sonnambula" avec June Anderson à Rome), mais plus encore de l’impression qu’avait faite sur elle le film "Carmen" de Francesco Rosi - "Je l’ai vu au moins cinq fois !" Quand on lui demande si elle n’a jamais souffert de sexisme ou de machisme dans un métier où les femmes sont si rares, sincère ou non, elle semble presque trouver la question incongrue : "Jamais ! Je sais que je ne peux pas plaire à tout le monde, mais je n’ai jamais ressenti de discrimination."

Si elle mène jusqu’ici une carrière de cheffe invitée, elle n’exclut nullement d’accepter un poste de directeur musical si l’occasion s’en présente. Nul doute que, si elle réussit son "Jérusalem" et que tout se passe bien avec l’orchestre, l’Opéra royal de Wallonie aura un joli coup à jouer en lui proposant la succession de Paolo Arrivabeni, vacante dès septembre.

 Liège, Opéra royal de Wallonie, du 17 au 25 mars; www.operaliege.be