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On ne connaît pas les gens, encore moins les plus connus. C'est pour ça que certains s'adonnent à l'art aléatoire de l'autobiographie. Nana Mouskouri a bien fait. Son livre, "La fille d'une Chauve-souris", raconte une époque étonnante, où il semble qu'il y avait bien plus de possibles que maintenant. C'est aussi un livre touchant parce que la chanteuse et musicienne d'origine crétoise, aujourd'hui âgée de 72 ans, s'y confie avec honnêteté et profondeur. Voici celle qui a fréquenté et chanté les plus grands, Quincy Jones, Harry Belafonte, Michel Legrand, Leonard Cohen, Bob Dylan, et dont Brassens a dit : "Elle ira loin, cette Grecque-là."

C'est votre ami Jean-Claude Brialy qui vous a persuadée d'écrire votre biographie ?

Oui, et je lui ai répondu que je n'avais pas une vie tellement importante, sauf pour moi. Et puis tout à coup, j'ai pris un peu conscience que j'avais eu la chance d'arriver où j'étais, alors à ma 70e année; j'ai pensé que ça valait la peine de regarder un peu en arrière, de faire le bilan pour moi-même, pourquoi j'étais là.

Le pourquoi est quelque chose qui nous suit toute la vie. Pourquoi moi par exemple, et pas ma soeur qui avait une plus belle voix ? Bien d'autres questions me sont ensuite venues, le livre part de là. En même temps, je décidais de faire ça sérieusement : il fallait raconter les bonheurs et les misères, et la vérité de certaines choses que j'ai cachées parce que je ne voulais pas les admettre, comme l'histoire de mon père.

C'est lui, la "Chauve-souris", ainsi qu'on surnomme, en Grèce, les joueurs...

Vous savez, l'enfance est importante pour chaque enfant, mais c'est aussi ce qui crée toutes les timidités, les hontes, les hésitations. Ce livre, c'est comme si je voulais me faire une psychanalyse, une catharsis pour employer un mot grec. Il fallait rendre justice aussi : au début, j'en voulais à mon père, parce qu'il a mené une vie impossible à ma mère. Puis j'ai compris que c'étaient des faiblesses d'être humain, qu'il n'était pas méchant, et je l'admire même parce que c'était un excellent technicien et il était vraiment un bon joueur. Comme moi j'ai essayé d'être, dans ma vie, une bonne chanteuse, honnêtement.

Là, vous avez décidé que c'était votre dernière tournée, et elle se terminera en Grèce l'an prochain. Que voudriez-vous faire encore ?

Mon rêve est de créer une école de musique, sans but intéressé de ma part. C'est pour offrir vraiment des connaissances et du courage aux jeunes qui veulent juste apprendre à travailler, pas avec des illusions de devenir vedette : le rêve doit être de chanter et d'apprendre le plus possible. Apprendre, c'est ce que j'ai fait toute ma vie. J'ai recommencé plusieurs fois, dans différents pays, avec différentes langues, différentes cultures, à les faire vivre toutes ensemble sans perdre l'identité de chacune.

On a l'impression que vous êtes Française en France, Allemande en Allemagne, Américaine aux Etats-Unis...

C'est vrai, en Espagne c'est pareil. J'ai une histoire dans chacun de ces pays, avec leur musique et leur culture. Mais je suis surtout européenne. J'ai retravaillé il n'y a pas longtemps avec Quincy Jones. Depuis le début, il m'a dit que je serais une chanteuse internationale parce que j'étais une très bonne chanteuse chez moi, en Grèce. Et Harry Belafonte a d'abord aimé ma musique grecque. En réalité, j'avais déjà une base, qui m'a servi ensuite partout.

Votre père était projectionniste. Vous n'avez jamais envisagé le cinéma ?

On habitait dans le cinéma, mais ma mère chantait toujours. Le cinéma, j'ai vécu dedans, mais je n'étais pas bien dans ma peau, mon papa m'avait donné des complexes en ayant envie d'avoir un garçon. Je ne me trouvais pas belle, et à l'époque, il fallait être vraiment une belle fille pour faire du cinéma. Ma soeur avait tout, et moi j'étais son contraire. Jusqu'à aujourd'hui, la chanson est mon issue de secours, ça m'a sorti de tout le reste. Ce petit bout de scène sur lequel on marche. La première chose que je fais quand je vais dans un théâtre, c'est aller voir la scène. C'est un endroit tellement important depuis ce 4 juillet de 1957, où j'ai joué devant 4 000 militaires américains à bord du porte-avions Forrestal ancré à Athènes...

On le dirait en regardant votre photo avec Michel Legrand : est-ce que c'est la musique qui a révélé la femme ?

Au début, j'étais complètement un garçon manqué. Quand j'étais avec ces musiciens, je tombais amoureuse, sans avoir de relations automatiquement, parce que j'étais très timide, et je n'avais pas confiance en moi comme femme. Au début, vous savez, j'avais pitié de mon ex-mari, qui a accepté de m'épouser. Je croyais qu'il me faisait une faveur, tellement je me considérais mal. Par la suite, j'ai commencé à maigrir; je n'étais pas prête à trahir mon mari, mais j'avais envie de plaire, et pour la scène, on apprend à avoir envie d'être belle, de séduire.

En même tant, quand vous faites ça, vous attirez tout le monde, les femmes m'aimaient bien, les enfants, j'avais envie que tout le monde m'aime. Instinctivement, la chanson m'a rendu une féminité. Quincy Jones était un type qui te disait : "ok, tu chantes, mais je ne sens rien du tout. Touche-moi, fais-moi pleurer." C'est ça qui est intéressant dans la musique : elle m'a tout donné, m'a faite maman, amie, épouse, tout. Je suis devenue un être humain grâce à la musique. C'est un apprivoisement.

"La fille de la Chauve-souris", Nana Mouskouri, éd. XO, 430 pp, 25 euros environ.

Album des cinquante meilleures chansons, "Le ciel est noir", Universal

En concert le samedi 17 nov. au Forum de Liège.

© La Libre Belgique 2007