Musique / Festivals Résurrection de la véritable version de Paris de "Tannhäuser", avec livret en français. Une rareté.

Quand il voulut conquérir le public parisien avec son "Tannhäuser", Wagner dut accepter des concessions. La plus célèbre fut l’ajout, au premier acte, d’une longue bacchanale instrumentale juste après l’ouverture : il fallait sacrifier aux usages et donner aux danseuses de l’Opéra l’occasion de faire valoir leurs talents. Et, surtout, leurs formes : à l’époque, nombre de grands bourgeois entretenaient une danseuse au sens propre du terme, et le ballet du deuxième acte leur offrait l’occasion de dîner pendant le premier, de voir danser leurs belles ensuite et d’aller enfin les… féliciter dans leurs loges.

Un chant subtil et nuancé

Le "Tannhäuser" parisien fut malgré tout un échec pour Wagner - placé au premier acte, le ballet avait trop raccourci le repas ! -, mais on parle aujourd’hui de version de Paris quand il y a bacchanale, et de version de Dresde quand elle n’y est point. Raccourci réducteur : par rapport à l’original de 1845, cette version de 1861 se caractérise aussi par un beau livret en français, traduit par Charles Nuittier sous la supervision du compositeur (qui parlait français) : "Dich teure Halle" devient par exemple "Salut à toi noble demeure". La prosodie est forcément différente, parfois moins convaincante (il manque au chœur des pèlerins sa germanité) mais parfois aussi diablement séduisante (la romance à l’étoile), comme peut l’être le "Don Carlos" verdien original par rapport au "Don Carlo" en italien.

L’Opéra de Monte-Carlo a la belle idée de faire revivre cette rareté, entreprise à la fois musicologique et philologique qui offre, en plus, à un grand chanteur qui n’avait jamais voulu aborder Wagner faute de maîtriser l’allemand l’occasion de son premier rôle de ténor wagnérien : c’est en effet José Cura qui incarne ici un Tannhäuser passionné et généreux, plus en phase avec la sensualité du Venusberg qu’avec la rigueur de la Wartburg. La petite taille de la salle (et le décor en conque) lui permet un chant subtil et nuancé qui sied bien à la partition.


Jean-Louis Grinda

Autour de lui, quelques chanteurs francophones (l’excellent Jean-François Lapointe en Wolfram, la jeune mezzo Aude Extrémo en Venus et même le Liégeois Roger Joakim en Biterolf) et d’autres qui, sans l’être, témoignent d’une belle diction française, comme la soprano néerlandaise Annemarie Kremer (Elisabeth) ou la basse américaine Steven Humes (le Landgrave). Il y a même aussi une contralto, mais dans la fosse : c’est en effet Nathalie Stutzmann qui dirige la soirée, avec un beau mélange d’enthousiasme, de compétence et de sens des couleurs.

Directeur de la maison monégasque, Jean-Louis Grinda signe lui-même une mise en scène épurée et lisible, fidèle au texte sans être passéiste, enrichie en outre par les costumes somptueux de Jorge Jara, un très inventif décor vidéo (idéal notamment pour le Venusberg, devenu ici fumerie d’opium) et un ballet réduit (quatre danseuses) joliment décalé. Un "Tannhäuser" assurément atypique, mais que l’on sera heureux de retrouver en DVD.

Monte-Carlo, Opéra, jusqu’au 28 février; www.opera.mc