Musique / Festivals

Lancez "Yves Duteil" à la cantonade. Aussitôt des titres fusent. "La tarentelle", "Le petit pont de bois", "Prendre un enfant", "J’ai la guitare qui me démange", "La maman d’Amandine", on en passe et des moins connues. Quarante ans que cela dure. En 1972, Yves Duteil sortait son premier titre, "Virages". En 2012, il est toujours là, "Flagrant délice", son 14e album studio sous le bras. Accompagné, pour fêter l’anniversaire, d’un livre biographie, rédigé avec la complicité d’Alain Wodrascka.

"Flagrant délice" est un album ancré dans le 21e siècle. Quand Yves Duteil chante le temps, c’est celui qui passe, qui presse : "Au Bazar de l’éphémère/On vend tout et son contraire/Vite fait mal fait/La rançon de l’à peu près". Quand il écrit une chanson ayant pour thème notre dépendance au téléphone portable ("Je t’MMS"), on apprécie les jolis vers qu’il a confectionnés, en orfèvre et amoureux de la langue française qu’il reste : "Tous ces baisers que l’on s’adresse/Du bout des doigts sur le clavier/C’est du concentré de tendresse/De la douceur en abrégé". Quand il observe le sort que l’on réserve aux sans-papiers, il en conçoit une chanson métaphore, jouant avec les conjugaisons, qu’il a appelée "Ma grammaire de l’impossible". "Qu’on accorde le droit d’asile/A tous les verbes irréguliers/A tous ces mots sans domicile/Qui font de nous des étrangers". Ça, c’est pour le fond.

Du côté de la forme, Yves Duteil reste très classique - guitare, piano, cordes. Intemporel ou quelque peu suranné, c’est selon. L’auteur, compositeur, interprète insiste sur le fait qu’il a donné comme directive à ses musiciens de "jouer comme si j’étais McCartney et que vous vouliez l’accompagner." Ce qui donnerait, selon lui, une façon de jouer le piano, sur "Naître", par exemple, qui se rapprocherait de "The Fool on the Hill", de "Imagine" et d’autres chansons du genre. Une autre source d’inspiration qui l’a aussi pas mal guidé, c’est James Taylor. "C’est quelqu’un que je trouve absolument extraordinaire dans son jeu de guitare, dans l’imagination débordante qu’il a des mélodies, dans l’adéquation parfaite qu’il place entre le piano, la guitare et la voix et l’orchestration." Ce nouvel album, son auteur a voulu qu’il résonne anglo-saxon, brésilien et jazzy.

Celui qui pense que le rôle des artistes, c’est d’être à l’écoute de leur temps, retient comme sujets d’inspiration "ceux qui remontent du plus profond quand j’arrive à faire le silence en moi". L’album s’ouvre sur "Naître", où Yves Duteil imagine qu’un homme enfante. "Naître, c’est vraiment venu de l’idée que tous les hommes portent aussi en eux une sensibilité féminine, mais qu’en général, ils ont tendance à étouffer parce que ce n’est pas trop de mise de montrer, quand on est un homme, sa sensibilité, sa fragilité, sa vulnérabilité. Or les femmes, qui sont par essence beaucoup plus liées à la vie par leur côté charnel, sont finalement bien mieux armées pour faire face aux réalités de la vie." Plus loin, il se demande "Et si la clé était ailleurs ?", chanson spirituelle qui questionne sur le sens à donner à la course au progrès.

En 40 ans de carrière, Yves Duteil a connu les différentes transformations des supports audio - depuis les 45 et 33 tours, jusqu’aux CD et téléchargements. Quel regard porte-t-il sur la dématérialisation ? "On est en train de vivre une révolution technologique que beaucoup n’ont pas vu venir. Cela nous oblige à changer de regard sur tout, sauf... sur la création. Je garde cette vision de la création (d’une chanson) comme quelque chose de profondément éthique, qui relève de l’art, à l’état vraiment pur, et pour moi c’est aussi noble que la sculpture, la peinture, la photo ou le cinéma. On est en train de découvrir toutes les conséquences en cascade de la dématérialisation, qui n’est quand même pas si dématérialisée que cela, parce qu’il faut finalement pas mal de matériel pour la dématérialiser : il faut un ordinateur, une souris, un écran." Et si l’on rechigne à s’adapter ? "Je crois qu’on n’a pas le choix, il faut qu’on s’adapte. Mais il y a une chose sur laquelle on ne peut pas adapter notre façon de faire, c’est la création elle-même. On est toujours seul face à sa feuille blanche quand on écrit. Seul avec sa guitare ou son piano quand on compose sa musique." Il met certes en garde. "Il ne faut jamais perdre de vue qu’on aura demain les chansons qu’on mérite. Si on veut des chansons qui ressemblent à des sonneries de téléphone, on va plonger dans une technologie qui va s’orienter vers du tout cuit, du fast food de musique au kilomètre, de la restauration rapide disons."

L’engagement citoyen a toujours occupé une place prépondérante dans la vie d’Yves Duteil - il est le parrain de nombreuses associations. Sur "Flagrant délice", il a écrit "Le souffle court". "Une chanson que je conçois comme une arme, un outil pour les associations qui se mobilisent contre la mucoviscidose, pour essayer d’aider la recherche, d’aider les familles, de donner une lueur d’espérance en fait et de permettre de mieux connaître cette maladie et de pouvoir donner une image plus réaliste de quelque chose que les gens connaissent mal."

"Flagrant Délice", un CD AMG Records

"Profondeur de chant", Yves Duteil avec Alain Wodrascka, l’Archipel, 144 pp.

En concert, le 15 décembre, au marché de Noël de Perwez. Le 27 octobre 2013 au Forum de Liège.