Zoé qui pleure, Zoé qui rit. Et fait rire

ENTRETIEN SOPHIE LEBRUN Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Zoé est dans la chanson comme un poisson dans l'eau. Il est vrai qu'elle est tombée dedans quand elle était petite, entourée de parents, et plus tard d'un beau-père, musiciens. La blondinette sort un 45 tours, "Girouette le Caméléon", à l'âge de... dix ans. Au conservatoire de théâtre, dans des cours de piano, chant classique et danse, puis comme choriste pour Maurane, elle affine son talent et cultive son goût inné de la scène (lire ci-dessous). A vingt ans, elle est lauréate de la Biennale de la chanson française à Bruxelles, où, dit-elle, grâce à son interprétation de "La petite fille au piano" de Juliette, "j'ai découvert que je pouvais faire rire, et j'ai commencé à construire mon personnage. Avant de me mettre à écrire moi-même des textes, avec de l'autodérision, un côté acide, un regard distancié sur ce que je vivais".

Elle teste son projet ici et là, sur scène, à Paris notamment, où ses spectacles font mouche, et lui valent les éloges la presse française. Le label Europacorp (du cinéaste Luc Besson) parie sur cette jeune artiste belge fougueuse et audacieuse. C'est ainsi que sort son premier CD/DVD "Tout va bien" - titre ironique, faut-il le dire -, en France début octobre, chez nous ce lundi.

Soit un condensé de textes pas piqués des vers, coups de gueule, coups d'oeil acides sur notre société ("Dire du mal", "Barbie", "Tout va bien" où elle analyse la "bourgeoisomanie" et son corollaire, l'ennui); et surtout un regard, pas toujours tendre, sur elle-même, personnalité entière, à fleur de peau, avide d'expériences ("Je veux tout"). Grave et porteuse d'émotions multiples, sa voix rappelle celle de Maurane, sur des morceaux moins ironiques et plus posés comme "Maman" et "Je porte un toast" (sur l'alcoolisme). Zoé, sacré bout de femme, se paie même un duo ("Amant comptant") avec un monstre sacré de la chanson, Arno. Tout cela dans un habillage musical varié, pop, trip hop, électro, voire jazzy, rondement interprété par des musiciens pas nés de la dernière pluie : Nicolas Muller (Astonvilla), Matthieu Rabaté (Indochine, Zazie...), Christophe Deschamps (Dutronc, Bauer)...

Passer de la scène à l'album a-t-il été facile ?

Non. J'avais essayé plein de choses, de l'électro, de la variété, mais ce n'était pas moi, ça. Sur scène, j'ai vite su vers quoi je voulais aller : le côté un peu tyrannique, le fait de jouer avec le public, d'improviser, les costumes, le trip plus "spectacle" que concert. Mais je ne voyais pas comment faire un album qui me ressemble - j'écoute plus de pop et d'électro que de chanson française - tout en restant fidèle à ce que je faisais sur scène. Heureusement, j'ai trouvé un réalisateur, Vincent-Marie Bouvot, qui avait les mêmes albums de chevet que moi : King Crimson, Yes, Kate Bush, David Bowie, Queen, Björk... L'album est plus pop-rock que le piano-voix de la scène. Le DVD (en face B de l'album) permet de voir cette évolution. Il fait aussi découvrir ce qui se passe sur scène, ma personnalité : on ne peut pas me connaître seulement avec les 11 chansons...

Mais les textes de vos chansons ne sont-ils pas autobiographiques ?

Si, en partie. Cela part de moi, mon vécu, puis je transpose un peu. Encore que tout ce qui est décrit dans "Jalouse", je l'ai fait ! Mais je vais mieux, de ce côté-là, je vous rassure. Sinon je n'aurais pas pu écrire la chanson, en rigoler. Défaut avoué, à moitié pardonné...

Etes-vous, dans la vie comme sur scène, quelqu'un de très entier ?

Quelqu'un d'extrême, oui. C'est tout ou rien, avec moi. Et je passe souvent du rire aux larmes. Ou ça va très bien, ou ça va très mal - même dans mon couple. Parfois, j'ai l'impression que je provoque des choses pour pouvoir écrire.

On vous voit en train de pleurer, de vous énerver, sur le DVD...

Ils m'ont filmée pendant trois mois, en studio surtout. Le premier montage ne montrait que les moments où je suis sympa. J'ai dit : non, montrez tout, montrez que je chiale quatre fois par semaine...

Pourquoi avoir confié l'écriture d'une chanson comme "Maman" à quelqu'un d'autre, Xavier Lacouture en l'occurrence ?

C'est un sujet qui peut être douloureux - comme plein de rapports mère-fille -, cette inversion, le fait que, tout à coup, on regarde sa mère comme un enfant. Je n'arrive pas à encore à écrire ce genre de sujet toute seule : c'est du premier degré, je ne veux pas jeter de regard amusé là-dessus, j'avais l'impression que tout ce que j'écrivais était bateau...

Quelle place l'écriture prend-elle dans votre vie ?

C'est une obsession. J'écris aussi pour d'autres artistes : Chimène Badi, Julie Zenatti, Daniel Lavoie. Mais en écrivant pour moi, j'ai l'impression que je me suis trouvée, j'ai envie d'évoluer là-dedans. Ce côté sarcastique m'intéresse davantage.

Que vous a apporté votre collaboration avec Maurane ?

Elle m'a donné envie d'en faire un million de fois plus sur scène. Cette aisance, cette énorme générosité sur scène - je ne connais pas d'artiste plus généréux qu'elle, c'est une vraie leçon.

Vous êtes Belge, mais c'est en France que vous avez décollé...

Oui. Je vis entre Paris et Montréal, les villes où travaille mon amoureux. Je me suis rapprochée de la France pour cette raison.

Etre Belge est-il un atout ?

C'est branché d'être Belge à Paris, avec les Poelvoorde, Dardenne, etc. Ça ne joue pas en ma défaveur en tout cas : ça rend les choses plus sympathiques. Et ils sont fous d'Arno.

© La Libre Belgique 2006
ENTRETIEN SOPHIE LEBRUN