Zop Hopop, portes ouvertes

Laurent Hoebrechts Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Gamin, Sacha Toorop n'avait qu'un seul poster dans sa chambre. Aucune trace de rock star, ou d'un quelconque groupe pop. Rien. Seul trônait alors une affiche du dessin animé de Robin des Bois. «J'adorais ce personnage. Pour moi, ce mec, c'est la top classe: voler aux riches pour donner aux pauvres mais surtout avec quel panache, quelle ingéniosité! Puis, tout le monde se retrouvait pour faire la fête dans les bois, pour manger et se saouler avec frère Tuck et Petit Jean!»

Pourtant, à écouter et observer Sacha Toorop, cheveux en bataille, sourire espiègle, on pense encore davantage à Peter Pan. Lui a tranché: il s'appellera Zop Hopop, nom d'un personnage de bandes dessinées qu'il a gribouillé un moment, avant de le récupérer pour la scène. C'est lui qu'on connaît le mieux.

De la nouvelle scène rock belge francophone, il est un des premiers. Et l'un des plus talentueux. Pour preuve, deux albums, «Red Poppies» (1997) et «Western» (2001), auxquels est venu s'ajouter récemment «Interlude», disque essentiellement constitué de reprises.

En 96, déjà, sort un premier EP 4 titres, «Welcome». C'est la première signature d'un nouveau label liégeois, qu'avait en tête depuis un petit temps Fabrice Lamproye. «J'avais une cassette de Sacha qui circulait à Liège. Quand il a fallu remplacer un artiste qui annulait son concert à l'Escalier à Huy, on l'a contacté. Cela a été le coup de foudre.»

Cette première amorce vient à point. A l'époque, Sacha Toorop court entre deux boulots. A l'école déjà, le parcours a été un peu chaotique. «Ça ne s'est jamais très bien passé. Je me suis vite retrouvé dans un circuit complètement alternatif qui me permettait malgré tout de remplir mes obligations scolaires. J'allais au cours deux jours par semaine et le reste du temps je travaillais comme apprenti. En menuiserie, carrosserie, maçonnerie...»

ROUGES COQUELICOTS

Libéré de l'école, il essaie de nouer les deux bouts, en travaillant à gauche et à droite. «Je me débrouillais. Je mangeais des bananes et du pain.» C'est aussi à ce moment-là que Dominique A, installé alors à Bruxelles, cherche un musicien supplémentaire. «Il venait de sortir «La Mémoire Neuve». Il est tombé sur ma cassette, m'a appelé et on s'est vu. Dès le début, il m'a parlé comme si je faisais déjà partie du groupe. Il a eu directement confiance. Il est toujours comme ça.»

L'intéressé confirme: «C'est vrai que cela s'est fait très rapidement. On cherchait en fait des musiciens mais qui ne soient pas de... vrais musiciens, trop techniciens. On m'avait vanté ses mérites, humainement on s'était bien entendu: cela suffisait.»

Dès lors, Sacha Toorop sera de toutes les aventures, squattant la batterie. «A la base, je n'avais aucune approche du rythme, avoue Dominique A. Avec sa souplesse, Sacha m'a appris pas mal de choses. Sans lui, je serais encore beaucoup plus raide. Puis il s'investit vraiment. Sur un morceau comme «Le commerce de l'eau» par exemple, auquel je ne croyais pas beaucoup, il a apporté un arrangement qui a amené la chanson ailleurs.»

Entre-temps, Zop Hopop continue son bout de chemin. «Red Poppies» reçoit des critiques élogieuses un peu partout. On cite Tom Waits, Bowie ou dEUS... S'y trouve notamment une drôle de chanson, «Ici, l'exil», chantée en français et néerlandais. Question d'origines. «Ma mère est flamande, et mon père est hollandais, né d'un père hollandais et d'une mère indonésienne. Il était musicien, il bougeait pas mal.» Sur la pochette d'«Interlude», on voit ainsi Sacha, 8 ans, vêtu pour le play-back de l'école d'un costume de scène de l'orchestre paternel.

«Quand il est arrivé à Liège à la fin des années 60, il n'a plus voulu repartir.» La famille s'agrandit, et pour nourrir les six enfants - dont le petit dernier, Sacha, né en 1970 -, il abandonne alors la musique pour aller travailler à l'usine. Mais dès qu'il peut, le père descend à la cave et prend la guitare. La batterie est libre: elle sera pour le cadet. Aujourd'hui, après s'être un peu «perdus de vue», le fils enregistre les chansons du père sur son nouveau mini-studio mobile. «Mon père, c'est tout l'inverse de moi: il compose cinq morceaux à l'heure s'il veut.»

Lui est plus lent, (se) cherche. Entre ombre et lumière. Affable, souriant, chaleureux, il avoue pourtant: «Fondamentalement, je suis quelqu'un de triste. Tout le monde l'est un peu. C'est la condition humaine qui veut ça. On sent bien qu'on a un potentiel énorme, mais qu'on n'arrive pas à exploiter.» Ainsi, la musique est partout dans sa vie («elle me console, m'emmène loin»). Mais il n'exclut jamais de se lancer dans tout autre chose: «Parfois je me demande si l'homme n'est pas fait pour réaliser plusieurs choses dans sa vie».

LUNAIRE

Certains dans le métier le disent même ingérable. «Ce qui est vrai, nuance Fabrice Lamproye, c'est qu'il est très difficile de tracer une route droite avec lui. Mais pourquoi faudrait-il le faire?» Une anecdote tout de même: lors de la première répétition avec Dominique A, Sacha Toorop arrivera avec sept heures de retard... «L'accueil a été nettement plus glacial que lors de la première rencontre, rigole aujourd'hui le chanteur français. Mais à partir du moment où il rattrape les 7 heures en dix minutes, tout s'arrange. Pour lui, cela ne posait pas de problème. C'est son côté un peu lunaire.» On a pu le vérifier. Au cours de la conversation, Sacha Toorop tout à coup s'arrête, réfléchit. On attend la suite, mais il en reste là. «Je pensais un peu trop loin. Ça m'arrive souvent. J'ai des spirales au-dessus de ma tête.»

Dissipé Sacha Toorop? On dira plutôt curieux. A l'extrême. Il adore Elvis («être Elvis Presley devait être d'une violence et d'une tristesse inouïes. Malgré ça, 10 jours avant sa mort, il est encore sur scène, chantant comme un dieu!»). Avoue un faible pour Sepultura ou... Gérard Lenorman («il n'est pas gêné de mettre en avant son âme sensible un peu cucul gnangnan»), en même temps qu'il s'enthousiasme pour la dernière compilation de chanteurs italiens des années 20 réalisée par un copain. «J'adore», répète-t-il à chaque fois, des étincelles dans les yeux.

Sur «Interlude», il chante aussi bien Bowie que Petula Clark, comme sur «Western», il reprenait déjà les Sénégalais d'Orchestra Baobab. «J'ai flashé sur ce disque. Il a dû être enregistré lors d'un mariage ou un truc comme ça. Entre les morceaux par exemple, les gens n'applaudissent pas. On les entend rire, danser, discuter. C'est comme un groupe de bal. J'adore.» Et de rêver alors à un bal aux lampions place Saint-Lambert, où le groupe enchaînerait la Compagnie Créole et Radiohead.

Malicieux? Sûrement. Mais surtout généreux. «C'est sa première qualité», assure Dominique A. Sacha Toorop, bouffeur de vie jamais rassasié. «J'ai ce côté sombre en moi, je le sais. Alors je n'ai pas envie de faire des concerts dans des ambiances tristes. Je préfère faire une fête, une belle fête qui donne plein d'énergie pour après faire des trucs, être actif dans le monde dans lequel on vit.» Sacha Toorop, on adore.

© La Libre Belgique 2003

Laurent Hoebrechts

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