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La Monnaie fêtée, et menacée [?]
Guy Duplat
Mis en ligne le 05/10/2011
La nouvelle ne pouvait mieux tomber pour Peter De Caluwe, le directeur de la Monnaie. L’Opéra national a été sacré "meilleure maison d’opéra de l’année" par le prestigieux magazine allemand "Opernwelt", sur base d’une consultation de plus de 50 journalistes internationaux spécialisés dans l’opéra. De plus, "Les Huguenots" ont été nommés meilleure production de l’année (lire ci-contre).
Une nouvelle que le patron de la Monnaie (qui vient d’être reconduit pour un second mandat) veut claironner d’autant plus que le succès de la Monnaie est, selon lui, très fragile. Il ne faudrait pas que les négociateurs gouvernementaux décident demain de couper un tant soit peu dans des budgets très, très justes. Il demande, au minimum, le respect des engagements pris et il prendrait mal, dit-il, qu’on lui impose demain des restrictions budgétaires. La culture doit rester une priorité, et si économies il y a, il ne faudrait pas qu’elles soient linéaires (on parle de 15 % de diminution des frais de personnel dans toute la Fonction publique!), pas les mêmes pour tous, ne faisant pas la différence pour une maison qui, comme la Monnaie, cumule de grands succès artistiques avec une gestion au plus juste. S’il est prêt à discuter d’un plan de restrictions à une échelle de 5 à 6 ans, il demande aussi en parallèle, qu’on s’occupe enfin de restaurer et d’améliorer les bâtiments actuels qui en ont grand besoin.
Son plaidoyer rejoint certainement ceux que ne manquent pas de faire les directeurs de nos grands musées ou de Bozar. Mais il prend, chez De Caluwe, des accents très précis. D’abord quelques chiffres : la Monnaie réalise ses "exploits" (depuis les ères Mortier et Foccroulle, précise de Caluwe) avec des moyens en diminution. Il y avait 492 personnes à la Monnaie en 2000, il n’y en a plus que 422 aujourd’hui. Les subsides annuels (33 millions d’euros) ne couvrent plus qu’à peine la masse salariale (qui est passée de 20,5 millions d’euros en 2000 à 28 millions aujourd’hui). Cela signifie que depuis 2008, il n’y a plus eu d’augmentations pour le personnel, alors "qu’on leur demande toujours plus". Ces chiffres se comparent aux 94 millions de subsides annuels à l’Opéra de Munich et aux 150 millions à celui de Paris (165 pour le Bolchoï !), pour plus de personnel il est vrai. Pour réaliser cette équation d’avoir une ambition intacte et des moyens restreints, la Monnaie a dû, par exemple, multiplier les coproductions, comme celles du Grand Macabre qui circule toujours et celle, prochaine, d’Œdipe avec, à nouveau, la Fura dels Baus. "Les coproductions nous permettent de faire des économies et elles poussent en avant "la marque" Monnaie."
Peter De Caluwe estime qu’on ne peut pas diminuer ces subsides au risque de mettre à mal un équilibre précaire, d’autant que les aides européennes sont difficiles (il faut cinq partenaires, de cinq pays différents, mais comment trouver cinq coproducteurs dans l’Opéra ?) et que le sponsoring reste fragile. Deux sponsors sont partis (Citibank et Toyota), qu’en sera-t-il de Dexia ? La Monnaie mise sur le mécénat : un "dîner sur scène" vient de rassembler 440 personnes et a engrangé 258000 euros de dons "déductibles fiscalement" (il manque aussi un "tax shelter" pour les arts de la scène). Mais le sponsoring ne pourrait compenser une diminution des subsides que le futur gouvernement déciderait sous le coup de la rigueur.
La Monnaie, comme Bozar et l’ONB, dépendent du Premier ministre et donc, demain, d’Elio Di Rupo. Par chance, le conseil d’administration de la Monnaie est dirigé par Philippe Delusinne, le patron de RTL qui est aussi un proche d’Elio Di Rupo.
A ces inquiétudes s’ajoute une demande répétée mais pas encore aboutie. "Depuis 1986, il n’y a plus eu de rénovation en profondeur du bâtiment. Et depuis 2008, la Régie des bâtiments n’entretient plus la Monnaie mais nous réclame toujours un loyer alors que d’autres n’en paient pas ! Nous avons rédigé un Master plan de travaux pour la Régie associée aux subsides Beliris de l’Etat fédéral vers Bruxelles."
On y trouve trois points principaux : d’abord, la rénovation du bâtiment lui-même. En 1986, on avait utilisé pour l’extérieur, une peinture imperméable venue des sous-marins (!). Mais aujourd’hui, elle entraîne des risques pour la tenue même des murs. Il faut tout enlever et remplacer. Ensuite, il faut améliorer le confort de la salle avec, surtout, le remplacement de tous les fauteuils en fort mauvais état, dit De Caluwe.
Enfin, le Master plan prévoit d’améliorer le fonctionnement de l’infrastructure. La Monnaie est encore un Opéra pour un théâtre baroque. Les décors réalisés en face, aux Ateliers, et livrés souvent en pièces détachées pour passer par les portes et ascenseurs, doivent être acheminés à l’Opéra via des camions loués pour faire les 150 m (!) entre les sites. "La construction d’un tunnel entre nos ateliers et la salle nous ferait gagner au moins 20 jours de travail par an". La Monnaie a aussi présenté un plan pour occuper les deux étages supérieurs de l’ex-Dexia Art Center, actuellement vide et dépendant de la ville (les anciens établissements Vanderborght), pour y créer une salle de répétition pour les chœurs. "Le budget d’investissement pour ce Master plan a été estimé à 40 millions d’euros. En serrant au plus juste, et en enlevant le projet sur le Dexia Art center (NdlR : le musée des Beaux-Arts a aussi un œil sur ce bâtiment), on a pu réduire l’enveloppe à 28 millions d’euros." Un chiffre qui doit se comparer aux demandes d’autres institutions (Bozar demande plus de 70 millions pour la suite de son Master plan, le musée des Beaux-Arts rêve d’un nouveau bâtiment dans le parc du Cinquantenaire).
Deux pistes sont avancées pour ce financement : un subside d’investissement direct de Beliris et de la Régie des bâtiments. Ou alors, un prêt à long terme et taux réduit de la Banque européenne d’investissement (BEI) qui est venue voir les lieux. Ce prêt discuté pour l’instant avec Bozar (la BEI veut des projets d’au moins cent millions) permettrait de trouver l’argent, hors budget de l’Etat. La banque est encore pilotée durant quelques mois par Philippe Maystadt (il faut en profiter !) et elle est compétente pour des prêts visant à pérenniser le patrimoine d’une ville (pas pour des projets culturels). Mais le sujet est délicat car les appétits sont nombreux.
Peter De Caluwe espérait pouvoir déjà commencer les travaux en 2013. Faute d’accord, il les prévoit maintenant pour 2014 avec la fermeture de la salle de la Monnaie pour six mois et la nécessité alors de jouer extra-muros au Théâtre National et au Cirque royal. Tout est prêt pour cela.
Les saisons prochaines se préparent longtemps à l’avance. Il est temps de décider sur ce dossier, dit le patron de la Monnaie.
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