Abonnez-vous a La Libre Belgique

Entretien

Alerte numérique

Guy Duplat

Mis en ligne le 30/01/2010

Un ambitieux partenariat privé-public pour numériser notre patrimoine : interview du patron de la Bibliothèque Royale.

La numérisation des richissimes collections de nos établissements scientifiques fédéraux (ESF), musées, Cinémathèque, etc. est un dossier capital en termes financiers, politiques et de droits patrimoniaux. On en parle depuis dix ans. L’an dernier, dans une grande discrétion, un appel à intérêt pour un partenariat privé-public (PPP) fut lancé. Plusieurs sociétés ont manifesté leur intérêt, mais, grosse surprise, pas Google (ni Microsoft ou Yahoo!) pourtant Google est la première concernée et impliquée déjà dans des projets semblables à l’étranger et même en Belgique (Google a le contrat de numérisation de la bibliothèque de l’université de Gand).

Comme nous l’avons révélé, ce dossier a connu un important et nouveau coup d’accélérateur. Un consortium a été chargé d’accompagner la Politique scientifique et les ESF dans la finalisation du cahier des charges qui doit être rédigé pour le 8 mars et qui sera transmis aux entreprises qui ont fait montre d’intérêt pour le PPP. Ce consortium d’experts est mené par le cabinet de conseil Deloitte (expertise financière) et comprend aussi un gros cabinet d’avocats (De Bakker) et des sociétés technologiques (Technocité, Multipel et IBBT). Un "comité de pilotage" suit les travaux des experts, comprenant un représentant de la ministre Sabine Laruelle, le président de la Politique scientifique (Philippe Mettens) et quatre directeurs (Gabrielle Claes, Cinémathèque royale, Patrick Lefèvre, Bibliothèque royale, Karel Velle, Archives générales et Guido Gryseels, Africa museum). Le délai est très court mais justifié par l’urgence de lancer ce PPP, la Belgique ayant accumulé déjà bien du retard dans ce domaine. Il ne restera plus ensuite qu’à transmettre le cahier des charges aux entreprises candidates afin de pouvoir attribuer le marché au plus tôt. Les montants du plan (la France a dégagé 753 millions d’euros avec le Grand Emprunt de Sarkozy) seront un des objets de la négociation avec les firmes privées candidates (cela peut dépendre par exemple des incitants fiscaux offerts ou non, et des cessions plus ou moins larges au privé, des droits sur nos trésors numérisés). Nous avons rencontré Patrick Lefèvre, le patron de la Bibliothèque Royale pour éclairer les enjeux des débats en cours.

Quel est l’enjeu ?

Je voudrais d’abord souligner que donner une seconde vie - numérique - à notre patrimoine et lui donner par ce fait, une dimension transversale belge et européenne, ne doit pas faire oublier nos autres priorités : servir notre lectorat, nous ne sommes pas dans les Ardennes mais à Bruxelles, au Mont-des-Arts, dans une zone riche en institutions culturelles qui peuvent former un beau pôle d’attraction. La première étape, déjà réalisée, le préalable, fut d’informatiser tout notre catalogue, faire savoir sur Internet tout ce que nous possédons. Le catalogue des acquisitions après 1987 était sur informatique, mais pas les deux millions de fiches papier de nos acquisitions plus anciennes. Nous avions reçu pour ça 3 millions d’euros. C’est fait.

Mais il faut s’attaquer ensuite aux œuvres elles-mêmes, la tâche est titanesque !

La Royale, c’est 8 millions de livres, 700000 estampes, des dizaines de milliers de monnaies, des dizaines de milliers de manuscrits, plus de mille incunables (livres imprimés après Gutenberg, mais avant 1500), une énorme collection de journaux, etc. Il faut définir les priorités et la première fut de numériser la presse de la fin du XIXe et du début du XXe siècle car elle est très fragile à cause de la mauvaise qualité du papier. On a dépensé 3 millions d’euros supplémentaires pour ne numériser encore que 30 titres de journaux alors qu’on a 3000 titres ! Soit un pour cent seulement !

En France, Sarkozy vient de libérer 750 millions d’euros pour numériser davantage la Bibliothèque Nationale.

Oui, et notre Bibliothèque est plus grande proportionnellement que notre pays l’est par rapport à la France. Bien sûr, il ne faut pas tout numériser. Parfois, on peut profiter du travail fait par d’autres. L’Université de Gand numérise sa collection d’ouvrages du XIXe avec l’aide de Google. Nous ne devons pas numériser les mêmes ouvrages, bien sûr. Et "notre" "Bibliographie de l’histoire de Belgique" par Pirenne est déjà numérisée en France sur le site Gallica. Nous devons donc définir les priorités. D’abord sauver ce qui est fragile, ensuite reconstituer des ensembles aujourd’hui épars comme la bibliothèque des ducs de Bourgogne, notre grand trésor. Nous avons hérité de 60 % de ce qui faisait la gloire de Philippe le Bon. Nous l’avons gardé non sans mal (les révolutionnaires français s’en sont emparés en 1792). On peut maintenant imaginer de reconstituer le tout de manière virtuelle. Cela profiterait de plus aux manuscrits qui devraient être moins souvent manipulés.

On est fort en retard !

On est au rythme belge. On n’a rien perdu. Cela parait lent car notre patrimoine est très riche. Mais il est maintenant temps de passer à la vitesse supérieure. Grand temps, car l’Etat a comme tâche de garantir le patrimoine qui lui a été confié.

Est-ce possible avec le privé qui cherche des bénéfices?

Le bureau d’études Van Dijck avait chiffré, il y a quelques années à 150 millions d’euros, le minimum nécessaire pour la numérisation. C’est d’ailleurs le montant qu’on avait alors demandé à la BEI (Banque européenne d’investissement) mais qui fut refusé. C’est dix fois plus que les 15 millions déjà dégagés en 5 ans pour commencer le travail. Si on continuait à ce rythme, il faudrait 50 ans ! Il faut donc chercher d’autres sources de financement. Tous les pouvoirs publics européens sont arrivés à la même conclusion. Regardez le débat en France autour de la BNF et du rôle de Google. Regardez la prise de position très claire de l’Union européenne, l’été dernier avec Viviane Reding. L’Etat doit dégager les moyens nécessaires pour affermir le domaine public, mais il ne peut pas tout faire. En France, pays en pointe dans ce domaine, la Cour des Comptes a même émis un avis critique estimant que l’argent du contribuable ne devait pas trop servir à la numérisation alors que le privé peut suppléer.

Mais le privé ne va-t-il pas “piller” nos trésors ?

Les bons comptes font les bons amis. Le partenaire privé voudra bien normalement un "return". Mais l’Etat aussi y gagnera en bénéficiant de moyens et, en plus, d’une expertise technique qu’il n’a pas. On ne demande pas que le public et le privé mélangent leurs rôles. Chacun gardera le sien. Des partenaires évidents des bibliothèques nationales, sont les éditeurs de livres et de journaux. La BNF a un accord pour placer les livres numérisés sur sa bibliothèque en ligne. Un second partenaire "naturel" sont les moteurs de recherche (Google, Yahoo!, Microsoft). Au plus Google peut offrir d’informations, au plus, il aura du trafic, au plus il fera payer cher la publicité sur son site. Voilà leur gain.

Pour réaliser ce “win-win”, il faut donc des balises.

Le partenaire public se doit bien sûr de respecter les lois et en particulier le droit d’auteur. Mais il y a des domaines ouverts. La société Proquest par exemple numérise dans certaines bibliothèques les ouvrages tombés dans le domaine public (c’est-à-dire publiés avant 1870, voire 1900). Il y a en des milliers : livres, cartes, partitions musicales, etc. Une masse que nous serions incapables de numériser nous-mêmes. Mais ces accords privé-public doivent préciser qu’on ne fait que prêter ces œuvres, car le patrimoine de l’Etat est inaliénable. On signerait donc une concession, liée dans le temps (beaucoup proposent 5 ans maximum mais l’université de Lyon a signé un prêt de 25 ans avec Google !). Dans le cadre de cet accord, il faut préciser que ce patrimoine restera accessible gratuitement sur le site de nos Bibliothèques européennes, car il ne faudrait pas régresser en matière d’accès gratuit à notre patrimoine.

Il faut travailler aussi dans un cadre européen.

L’Europe est un acteur essentiel. C’est d’ailleurs lors du lancement d’Europeana, le portail d’accès aux bibliothèques européennes numérisées, que ce débat a été lancé. Et il faut une clarification à ce niveau. Par exemple sur le sort des œuvres "orphelines", c’est-à-dire dont on ne trouve plus les ayants droit. Il faudra en établir un catalogue et régler leur numérisation. Il y a aussi le débat sur une question délicate : l’œuvre numérisée devient-elle une nouvelle œuvre et donne-t-elle alors des droits à la société qui l’a numérisée ? La BNF a clairement dit non, car ce serait une forme d’aliénation de nos patrimoines. Je me range à cet avis. Le rapport de la commission Tessier en France, qui vient d’être remis à Sarkozy, est une bonne base pour nos propres débats.

Autres Informations

Facebook

À ne pas manquer

ESSENTIELLE

Retrouvez toute l'actualité féminine, mode et bien-être sur le site essentielle.be

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Haut de page