Politique

En avril 2011, en dépit de son titre mutin (espiègle, pas révolté), «Tous à poil» faisait son apparition dans les librairies au rayon littérature enfantine. Ses auteurs, Claire Franek et Marc Daniau, y dépeignent et dessinent une série de personnages qui tombe la chemise – et tout le reste – pour aller faire trempette. On croise parmi ces baigneurs enthousiastes une gentille grand-mère, une maîtresse d'école, un agent de police et même un PDG, entre autres nudistes. Un livre de 34 pages destiné aux 6-8ans dont le but avoué est de décomplexer les enfants sur le thème de la nudité. Et voilà que Jean-François Copé débarque avec ses gros souliers...

Outré par cette découverte, le député UMP a commenté la chose sur un plateau télé. Invité du Grand Jury de RTL, de LCI, et du Figaro, le maire de Meaux a dénoncé l'ouvrage – y voyant une incitation à braver l'autorité, une intrusion dans la vie intime – puis tenu ces propos: "Cela vient du Centre de documentation pédagogique, et ça fait partie de la liste des livres recommandés aux enseignants pour faire la classe aux enfants de primaire". Première erreur. Car après vérification sur le portail Eduscol, «Tous à poil» ne figure pas dans la liste des livres officiellement proposés aux enseignants par le ministère. Il est seulement utilisé dans un établissement de Grenoble, où il figure parmi 92 albums jeunesse préconisés par les Centres Départementaux de Documentation Pédagogique de Drôme et d’Ardèche "pour bousculer les stéréotypes fille-garçon".

Qu'à cela ne tienne, Jean-François Copé de conclure: "Il y a un moment où il va falloir qu’à Paris on atterrisse sur ce qui est en train de se faire dans ce pays (...) Le rôle des responsables de l’UMP, c’est de dire ça suffit".

"Ridicule, caricatural"

Les réactions n'ont pas tardé après cette sortie hasardeuse. Des railleries sympathiques du type "Copé n'a pas bien compris ce livre pour enfant" aux exaspérations politiques, en passant par la défense des auteurs et l'émoi des professionnels du livre.

Vincent Peillon, ministre de l'Education nationale, s'est insurgé pour défendre l'ouvrage. Tout comme son Premier ministre, de manière plus frontale lui, stigmatisant la manière dont "Jean-François Copé se laisse aller, je dirais même à délirer, parce qu'il n'a pas envie de répondre aux questions (...) Copé a été encore une fois ridicule, caricatural... Il cherche toujours à polémiquer sur des sujets de société en inventant à chaque fois des histoires...", insistait encore un Jean-Marc Ayrault passablement courroucé.

Un enseignant ayant utilisé «Tous à poil» comme support pour "appréhender la notion de différence avec les enfants" témoignait ce lundi au micro de France2, et assurait n'avoir connu aucun problème d'autorité: "Il permet de leur faire comprendre qu'en dépit de l'habit, de la représentation extérieure de chacun, nous sommes tous égaux..."

Les auteurs Claire Franek et Marc Daniau sont aussi montés au créneau pour s'expliquer: "Nous avons 4 enfants et nous nous sommes interrogés sur cette question. Les enfants sont environnés d'images de corps dévêtus, dans la publicité, sur les abribus, sur les couvertures de journaux people. Des images souvent trafiquées, tronquées, modifiées par la chirurgie esthétique ou Photoshop. Nous avons voulu leur proposer un regard plus juste sur le corps. Nous montrons des personnes issues de leur entourage ou de leur imaginaire. Et surtout nous le faisons avec humour. Nous dédramatisons!"

Du côté des éditions du Rouergue, maison réputée pour son sérieux dans l'édition jeunesse qui publiait «Tous à poil» en 2011, on est également amertume: "Nous avons toujours édité des livres qui traitent par l'humour de questions essentielles. Cela reste des livres destinés aux enfants. Aujourd'hui, on veut les instrumentaliser. Il est dommage que la littérature jeunesse devienne un enjeu dans un débat sur la supposée théorie du genre. D'autant que depuis quelques temps, d'autres de nos livres sont violemment critiqués".

Enfin Sylvie Vassallo, Directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis, est la plus virulente envers Copé dans les colonnes du Monde: "Que doit-il penser de «l'immoralité» du Petit Poucet qui raconte comment des parents pauvres cherchent tout bonnement à se débarrasser de leurs enfants... De Boucle d'or et les trois ours où une petite fille s'octroie le droit de squatter une maison qui n'est pas la sienne... De Barbe bleue, conte particulièrement cruel sur la domination masculine?"

Elle persiste: "La littérature pour enfants n'est pas le lieu de l'apprentissage et de l'éducation, ni morale, ni sexuelle. Elle raconte des histoires. La fiction permet aux enfants de se comprendre, d'apprendre l'autre, de se confronter aux peurs qui les taraudent, d'apporter des réponses aux multiples interrogations qui les traversent. Elle les accompagne, les interpelle, les rassure, les ouvre à de grands sujets: la vie, les rapports à l'adulte, l'altérité, la mort, le monde… Il y a une distance que les enfants comprennent parfaitement. L'humour, la poésie, la loufoquerie sont souvent les vecteurs qui signalent cette distance. C'est pour «de faux», eux le savent bien."

Et signe en déplorant ces "polémiques politiciennes et stériles".

En attendant, depuis lundi, «Tous à Poil» – qui, pour l'anecdote, avait a reçu le prix du meilleur album francophone en Belgique en 2011 – est réapparu à la 4ème place des meilleures ventes de livres sur Amazon. Merci qui?