Politique

Très prochainement, le gouvernement Di Rupo devrait être saisi d’un dossier sur le futur de la première institution culturelle du pays : le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. La ministre de tutelle, Laurette Onkelinx, devra dire ce qu’elle souhaite. Le directeur général actuel, Paul Dujardin, 49 ans, nommé en 2002, est candidat à un troisième mandat de six ans, soutenu par le président actuel du conseil d’administration, Etienne Davignon, en place aussi depuis onze ans. Le problème est que pour le faire, il faut d’abord une loi et changer les statuts de la société anonyme à finalité sociale qu’est Bozar, car ses statuts excluent pour l’instant tout troisième mandat. Le mandat de Paul Dujardin, comme celui de tous les membres du C.A., arrive à échéance le 31 décembre. Il est urgent de décider, dit-on depuis des mois, car un tel bateau culturel (1,2 million de visiteurs par an, un chiffre d’affaires annuel de plus de 40 millions d’euros) demande des décisions claires au plus tôt. Si le gouvernement choisissait un autre directeur général, il faudra laisser à ce dernier un temps suffisant pour se préparer.

Mais cette décision (Dujardin, stop ou encore ?) nécessite de subtils équilibres communautaires et politiques. Il n’est pas exclu d’ailleurs que la décision aille en parallèle avec celle, attendue aussi depuis longtemps, de la mise sur pied -contestée- d’un "pôle art" regroupant les musées et promis, dit-on, à Michel Draguet, directeur actuel du musée des Beaux-Arts. Depuis le départ de Paul Magnette, la politique scientifique, et donc les musées, sont gérés par le secrétaire d’Etat Philippe Courard, mais sous la responsabilité politique de la ministre Laurette Onkelinx. Celle-ci a donc toutes les cartes en mains pour d’éventuels arbitrages ou pour une avancée en parallèle des deux dossiers, l’un concernant un francophone, l’autre un néerlandophone.

Nous avons rencontré, à la veille de cette échéance, Etienne Davignon et Paul Dujardin. Un signe qu’une décision est proche, c’est la combativité et la prudence à la fois de Davignon. Les derniers moments avant une décision sont les plus dangereux. Dans l’entretien, c’est lui qui a parlé quasi tout le temps.

"Les choix à faire sont de la compétence exclusive de nos autorités de tutelle. La seule chose que je dirai est mon souhait qu’elles prennent les décisions en temps utile pour que l’organisation puisse s’adapter."

Le conseil n’a plus été renouvelé depuis longtemps. Êtes-vous candidat à votre succession, M. Davignon ?

Au moment de la loi en 2001, on a cru bon de prévoir des mandats d’administrateurs de trois ans pour les uns et de six ans pour les autres. Aujourd’hui, la moitié des postes court jusqu’en décembre alors que l’autre moitié des mandats n’a pas été renouvelée. À la fin de l’année, plus personne n’aura de mandat "normal", y compris moi. En ce qui me concerne, il arrivera un moment où on n’est plus candidat à rien. Mon seul souci est de m’assurer que le renouvellement des structures dirigeantes du Palais se passe bien dans l’intérêt du Palais. Cela dit, sans être vaniteux, je peux dire que Paul et moi, nous avons bien fonctionné ensemble. On a dû apprendre notre métier, construire des équipes, etc. Aujourd’hui, on génère un chiffre d’affaire culturel de 25 millions d’euros annuel et on bénéficie pour l’infrastructure d’un subside de l’Etat de 17 millions. Cela crée beaucoup d’emplois.

M. Davignon, cela vous a plu, malgré toutes vos activités, de diriger aussi Bozar ?

A l’époque où le Palais était encore un parastatal, il y avait une rotation linguistique pour le président du C.A. On est venu me voir et, surtout pour être débarrassé des casse-pieds, j’ai accepté ce poste quand on m’a dit que cela ne me prendrait qu’une demi-journée tous les trois mois. Mais dès que je suis arrivé, j’ai été effaré par le gaspillage financier et culturel que j’ai vu au Palais. Alors, on s’est tous mobilisés, on s’est battus. Et je n’aurais jamais cru que cela me prendrait autant de temps pour aider le directeur-général dans ce vaste projet. Mais personne ne m’y a forcé. Si je l’ai fait, c’est que cela m’a plu.

Un des gros dossiers à l’avenir, est le risque communautaire avec les élections de 2014 et l’arrivée probable de ministres et d’administrateurs N-VA. Le Palais ne va-t-il pas étouffer sous le communautaire ?

Jusqu’ici, au niveau des acteurs culturels, nous n’avons jamais eu de problèmes. Ils ont parfois des frictions entre eux mais jamais sur le plan linguistique. D’autre part, notre structure d’organisation permet d’éviter les problèmes. Les Communautés flamande et française (le BIFF par exemple, le festival du film fantastique, vient chez nous pendant les vacances de Pâques) viennent nous voir avec des événements et nous leur offrons l’infrastructure et le prestige du lieu, gratuitement. Ils viennent car c’est la qualité du Palais qui les attire. Les projets qu’ils nous amènent n’interfèrent pas dans le financement de nos frais généraux, et cela évite les soucis. Les deux Communautés ont bien vu l’attractivité que peut représenter pour elles le Palais. La ministre Fadila Laanan qui avait eu un moment une perception négative sur une flamandisation du Palais a revu sa position et nous allons signer une convention avec la Communauté française. Il y a un juste équilibre linguistique dans le personnel même du Palais. Quant à l’avenir, nous avons, comme la Monnaie et l’Orchestre national de Belgique, une structure différente des autres établissements culturels fédéraux. Nous n’avons pas de personnel de l’Etat et nous avons des C.A. qui respectent le pacte culturel. Je ne vois pas l’intérêt qu’il y aurait pour les uns ou les autres de scinder Bozar ou de le faire cogérer par les deux Communautés. Encore moins d’instaurer des quotas : où mettrions-nous un concert de Cecilia Bartoli ? Les Communautés ont tout à gagner à garder la situation actuelle : une infrastructure de premier plan qu’on leur offre gratis et une diversité de l’offre culturelle qui met en valeur le patrimoine et attire la foule. Casser cela, ce serait casser une vitrine formidable pour nos deux communautés, y compris au niveau européen.

La force du raisonnement suffira-t-elle à convaincre les extrémistes linguistiques ?

Je l’espère.

Un moment douloureux fut le départ du théâtre du Rideau de Bruxelles. Très fâché, il est en arbitrage pour vous demander d’importants dédommagements ?

Le Rideau fait partie de l’histoire du Palais. Il est clair que son départ est un manque. Mais nous ne pouvons offrir au Rideau que ce que nous avons. Le jour où le Rideau a estimé que tout ce que je pouvais lui offrir n’était pas suffisant, je n’ai rien pu faire de plus. Pourtant, nous avions signé une convention de 30 ans avec lui, après la destruction de leur petit théâtre. Le Rideau connaissait donc alors très bien les salles dont nous disposions et a pourtant signé la convention. Nos avions fait des propositions pour aménager la salle M, mais cela fut refusé.