L’Art moderne restera au musée des Beaux-Arts

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Politique Entretien

Il y a un an, l’annonce de la fermeture sine die du musée d’Art moderne et contemporain de Bruxelles créait l’émoi. De plus, on attend toujours, depuis près de deux ans, la nomination d’un directeur au Cinquantenaire : Michel Draguet, ad interim, cumulera-t-il avec les Beaux-Arts ? Et quid des "coupoles" dans nos établissements scientifiques fédéraux (ESF) ? Quid aussi du mégaplan de numérisation ? Pour la première fois, le nouveau ministre en charge de la Politique scientifique, Paul Magnette (PS), par ailleurs ministre de la Coopération au développement, des Entreprises publiques et des Grandes villes, s’exprime. On le sent heureux de s’intéresser à des domaines qu’il connaît bien comme ancien professeur à l’ULB et homme de culture.

L’annonce, il y a un an, de la fermeture sine die du musée d’Art moderne et contemporain a suscité une vague de protestation.

Michel Draguet lui-même a reconnu qu’il avait fait une erreur de communication. Le projet d’un musée "Fin de siècle" (fin du XIXe siècle) est un très beau projet mais celui-ci ne doit par réduire pour autant l’Art moderne. On doit donc trouver une solution sans attendre un nouveau musée, ce qui prendra plus de dix ans. J’ai donc cherché et j’ai décidé d’affecter à l’Art moderne et contemporain une surface d’exposition de 3 000 à 5 000 m2 qui se trouve dans l’actuel musée des Beaux-Arts mais est vide à la suite des travaux de désamiantage qui y ont été faits. Ces salles sont situées derrière le grand hall, c’est la galerie autour des réserves. Elles datent des années 70 et sont appelées l’extension. Elles pourraient être prêtes pour exposer les œuvres dans un an ou un an et demi maximum. Compte tenu de la situation budgétaire, je ne suis pas favorable à ce qu’on loue d’autres locaux alors qu’on a un patrimoine prêt. Je demanderai donc à la Régie des bâtiments et à mon collègue qui en a la charge (Servais Verherstraeten) qu’une priorité soit mise sur ces salles, sans pour autant ralentir les travaux qu’effectue la Régie pour le musée "Fin de siècle".

Vous abandonnez donc l’idée d’utiliser le Dexia Art Center, ex-établissements Vanderborght près de la grand-place qu’on avait cité comme lieu possible pour l’Art moderne ?

J’ai visité le lieu qui se prête bien à un musée. Je travaille toujours sur la possibilité d’y placer un jour le Mim (musée des Instruments de musique) et de partager l’espace (les deux étages supérieurs) avec la Monnaie voisine. On pourrait y construire une vraie Cité de la musique. Le bâtiment actuel du Mim, "l’Old England" et son extension jusqu’à la place Royale, pourrait alors accueillir un musée dédié à l’Art nouveau et qui serait tout proche du musée "Fin de siècle". La Ville de Bruxelles, propriétaire du lieu, est ouverte à ce projet. Mais aucune décision n’a encore été prise.

A long terme, parle-t-on encore d’un nouveau musée d’Art moderne et contemporain ?

Oui, cette idée est excellente. Bruxelles a besoin d’un tel musée et nous avons au musée des Beaux-Arts une belle collection, surtout si on y ajoute, et c’est mon souhait, la grande collection d’art belge de Dexia. Certes, elle appartient à la banque mais nous devrions signer avec elle une convention qui permettrait à cette collection d’être largement mise en dépôt dans ce nouveau musée (et aussi, pourquoi pas, dans les grands musées de Flandre et de Wallonie). Avec Dexia, on aurait un vrai musée d’Art moderne et contemporain avec, comme fil conducteur, la création belge. Un peu comme l’a fait, à Madrid, le musée Reina Sofia. On aurait ainsi à Bruxelles quelques grands musées axés sur nos points forts : les primitifs flamands, le "Fin de siècle", l’Art nouveau, l’Art moderne et contemporain et le musée Magritte.

Vous privilégiez donc des musées thématiques aux musées généralistes ?

Non, les deux peuvent coexister mais je privilégie une situation plus lisible qu’aujourd’hui. Je lisais récemment une étude française montrant que la fréquentation des musées y avait fortement augmenté grâce à la forte lisibilité des grands musées. Il est important pour le public de voir les moments forts de l’art belge, tout en gardant aussi des salles montrant la continuité de l’histoire de l’art. Il faut aussi, et le musée "Fin de siècle" est intéressant à cet égard, avoir le courage de décloisonner. Dans ce musée, on mêlera l’art à la musique, aux arts décoratifs, à la littérature.

Mais quid du futur nouveau musée d’Art moderne et contemporain ?

On sait que l’Etat n’est pas en bonne santé financière. Son fonctionnement devra donc se faire à l’intérieur des subsides actuels aux musées. Et pour la construction du bâtiment, nous devons faire appel à des mécènes, à du fundraising. Un groupe de réflexion est en place pour cela, qu’il faudra rendre plus formel en y associant le fédéral, la Région bruxelloise et la Ville de Bruxelles. Nous devons ensemble réfléchir à une solution. On a évoqué trois pistes. D’abord, un bâtiment neuf sur le parc du Cinquantenaire, mais sa complémentarité avec les collections du Cinquantenaire n’est pas évidente et placer un bâtiment contemporain dans le parc suscitera certainement une polémique. On pense aussi placer un tel bâtiment contemporain dans un quartier de la ville en pleine reconversion, mais il faudrait pour cela l’intégrer dans un plan précis plus global. Reste alors une solution simple : rester dans le périmètre du Mont des Arts et utiliser, par exemple, le bâtiment actuel de la Cour constitutionnelle sur la place Royale, en face du Mim, pour construire ce nouveau musée dont, bien sûr, la façade ne pourra déroger aux règles d’urbanisme de la place Royale. Mais pour cela, il faudrait commencer une discussion avec la Cour constitutionnelle.

Qui allez-vous nommer au musée du Cinquantenaire ? La procédure est terminée et deux candidats sont en lice : Michel Draguet et Constantin Chariot ?

J’ai vu les projets des deux et, en fait, leur vision est très proche. Leur idée d’y installer un musée des Civilisations (non européennes, en particulier) est passionnante, car il montrerait qu’il n’y a pas une civilisation supérieure aux autres. J’ai été impressionné par la lecture du livre "Europe, la voie romaine" de Rémi Brague, qui explique que l’Europe n’a rien inventé mais a eu le talent de reprendre les découvertes des autres civilisations et de les faire rayonner. C’est un beau fil conducteur, un fil que n’a pas, par exemple, le musée du quai Branly à Paris. Ce serait un musée unique au monde auquel le musée de Tervuren pourrait contribuer.

Et qui allez-vous nommer ? Etes-vous pour des fusions entre musées ou institutions scientifiques du plateau d’Uccle ?

Je raisonne autrement. Je veux d’abord définir les projets, ensuite, les structures et, enfin, procéder aux nominations (NdlR : quatre ESF sont sans directeurs nommés : Irpa, Cinquantenaire, IAS - Institut aéronomie spatiale - et IRM). Quitte à recommencer sur une autre base les appels à candidatures. Nous avons entamé fin janvier une réflexion commune aux dix ESF sur base des restrictions budgétaires à venir. Des restrictions sont déjà là avec le gel des dotations. Et cela même si je ne souhaite pas qu’on aggrave la situation car ces budgets ont des retombées importantes.

Comment alors faire mieux ensemble, sans davantage de moyens ?

Le département dirigé par Philippe Mettens (Belspo) aura avec moi "un contrat d’administration" pour le reste de la législature fixant ses objectifs. Les discussions en cours entre directeurs portent d’abord sur ce qui peut être mis mutualisé pour les dix ESF et géré par l’administration de la politique scientifique : le service informatique, le service juridique, les ressources humaines, le budget et contrôle de gestion. Les directeurs discutent d’autre part, entre eux, par pôle, de ce qu’ils pourraient faire mieux et éventuellement ensemble (NdlR : le pôle Art regroupe les Beaux-Arts, le Cinquantenaire et l’Irpa; le pôle Espace, l’IRM, l’IAS et l’Observatoire; le pôle Documentation, la Bibliothèque royale et les Archives générales, et le pôle Nature, Tervuren et les Sciences naturelles). Les collections, par exemple, sont considérées comme collection de l’Etat et pas des ESF. Enfin, chaque établissement se fixera, dans des plans de management, des objectifs pour améliorer son fonctionnement. Il faut aussi voir comment mieux travailler avec nos universités. Ce sera ensuite qu’on déterminera les structures les plus adéquates. Faut-il un seul directeur par pôle entouré de directeurs par ESF ? On verra. Je voudrais que ces réflexions partent des ESF eux-mêmes mais aboutissent rapidement. Je souligne que cette volonté de travailler ensemble et de mutualiser des coûts rendra encore plus difficile d’éventuelles velléités de régionaliser ce secteur.

Un gros dossier sur votre table est le plan de numérisation de tout notre patrimoine. Il y a un projet prêt de partenariat entre le public et le consortium privé IBM-Diadeis-Iris-Belgacom, portant sur quelque 200 millions d’euros avancés par le consortium et remboursés sous forme de redevances et de droits à exploiter par le privé pendant peut-être vingt ans. Qu’allez-vous faire ?

J’ai soumis le projet à une analyse juridique. C’est très important de pouvoir digitaliser ce patrimoine et de le diffuser dans le monde entier, non seulement les documents, mais aussi les objets en 3D. Ce dossier pourrait venir en conseil des ministres vers le 20 février.

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