Politique

L’ampleur des économies imposées au culturel fédéral, menace sa survie même.

Un vrai coup de bambou. On savait déjà, à lire la déclaration gouvernementale, que le ver était dans le fruit, mais à ce point ! C’est toute la culture restée fédérale : La Monnaie, l’ONB, Bozar, ainsi que ceux qu’on appelle les établissements scientifiques fédéraux (ESF) : les grands musées, le museum des sciences naturelles, l’Irpa, la Bibliothèque royale, les Archives du royaume, etc. qui vont subir des baisses de subsides de 15 à 30 %, du jamais vu. Et intenable selon les intéressés.

Dès que l’accord gouvernemental fut connu, nous écrivions : « Belspo, le SPP Politique scientifique qui fédère les ESF et fournit des services communs d’appoint aux ESF sera supprimé. » Les ESF auront une nouvelle structure basée au contraire sur "une autonomisation des différents établissements ». Mais néanmoins, dit l’accord, partant sur la base de ces établissements plus autonomes, on cherchera "par des considérations de rationalisation, par des services partagés à faire des économies d’échelles indispensables. Ils établiront des synergies là où des coopérations nationales et/ou internationales s’imposent. »

Pour le biculturel, le gouvernement dit qu’il examinera comment des synergies et des gains d’efficacité peuvent être réalisés grâce "à une étroite collaboration entre l’Orchestre National de Belgique, l’ONB, et la Monnaie" (on parle beaucoup d’une fusion future des deux orchestres). Si on ne parle pas de communautariser les musées, une grande porte était ouverte car on lit dans l’accord "qu’afin de mieux mettre en valeur le patrimoine artistique pour un public large, la possibilité d’échange des collections d’arts entre l’Etat fédéral et les entités fédérées sera examinée et, le cas échéant, des protocoles de coopération nécessaires seront conclus".

Plusieurs portes sont donc entrouvertes, au nom des économies à faire, vers une intervention plus grande des Communautés dans la culture fédérale voire vers un démantèlement progressif de ces grandes institutions culturelles restées fédérales. Une perspective d’autant plus possible que c’est une secrétaire d’Etat N-VA, Elke Sleurs, qui a maintenant la tutelle sur les ESF et que c’est Jan Jambon, vice-Premier ministre N-VA qui a la charge la Régie des bâtiments, indispensable pour l’entretien et la rénovation de nos musées et autres ESF (ce sont les plus gros clients de la Régie). Didier Reynders (MR) ayant la tutelle sur les grands établissements biculturels fédéraux (ONB, Bozar et Monnaie). 

Réaction de Didier Reynders

Le ministre, actuellement en mission en Colombie, a déclaré à "La Libre" : "Je ne souhaite pas réagir ici en mission, je ne le fais jamais. Je réagis toujours après avoir rencontré les gens et des rencontres sont prévues avec les représentants des institutions concernées la semaine prochaine".

Blackout culturel

Mais l’essentiel était encore caché, décidé sans aucune concertation, et a été révélé mercredi par une carte blanche dans « De Morgen ». Les économies auxquelles seront confrontées les administrations fédérales, et parmi elles, les institutions culturelles, font craindre à Peter De Caluwe, le directeur de la Monnaie, un "black out culturel". Egalement dans un entretien au « Soir », il s'interroge sur les motivations idéologiques qui pourraient expliquer ces mesures. Selon Peter De Caluwe, l'économie de 4 % sur les dépenses de personnel et de 20 % sur les frais de fonctionnement, et ensuite les diminutions successives de 2 % par an conduisent à une baisse du subside accordé à la Monnaie de 16,5 % à la fin de la législature, soit 6,5 millions d'euros.

"Une pièce de théâtre jamais jouée jusqu'à présent et, potentiellement, l'occasion de ne plus offrir aucune représentation. Le début d'un véritable black-out culturel", ajoute-t-il.

Quant aux synergies avec l'ONB, elles ne sont pas exclues, admet-il, mais elles ne sont pas aussi évidentes qu'il n'y paraît, vu la spécificité de chacune des institutions et de leur métier. Elles doivent être vues le cas échéant à moyen terme et ne peuvent être motivées par la seule nécessité de faire des économies.

Même si De Caluwe multiplie les succès artistiques pour la Monnaie (Elue Opéra de l’année, prix pour le dernier opéra de Romeo Castellucci sur Orphée et Eurydice, création vendredi soir de l’opéra Shell Shok avec Nick Cave, Nicholas Lens et Sidi Larbi Cherkaoui), on met en avant la pression de la N-VA dans ce débat.

Il faut en effet rappeler que chaque fois que la N-VA est au pouvoir, que ce soit à Anvers, ou au gouvernement flamand, le budget de la culture fut tout particulièrement visé. A Anvers, des grandes institutions comme le Singel et le Toneelhuis ont dû subir des baisses de la part de la ville et au niveau régional, toutes les institutions de théâtre et de danse ont eu 7,5 % de baisse de subsides pour 2015.

Le ministre de tutelle des institutions culturelles fédérales, Didier Reynders, en mission économique en Colombie, n'a pas souhaité réagir. De même qu’Elke Sleurs qui attend encre d’étudier bien ses nouveaux dossiers.

On touche à notre « core business »

Du côté des ESF, l’émoi est tout aussi grand. Charly Herscovici, président de la Fondation Magritte, qui fut à la base du nouveau musée Magritte et qui est frappé par le dynamisme en France et le « déclin » chez nous, l’avait déjà pressenti, mercredi, sur notre site (voir ici), en mettant en garde contre le désinvestissement culturel. « Si l’Etat ne soutient plus suffisamment ses musées, rien ne dit que le musée Magritte soit là pour toujours. Les collectionneurs privés qui sont à la base du projet pourraient décider de retirer leurs prêts et le beau rêve du musée finirait. On a bien déjà fermé le musée d’Art moderne ».

Guido Gryseels, le directeur du musée d’Afrique centrale à Tervuren est net : « Pour les ESF, nous dit-il, c’est encore pire qu’à la Monnaie. C’est aussi -4% pour le personnel, -20 % pour le budget de fonctionnement et à cela s’ajoute -25 % pour les investissements. Quasi -30 % sur la législature ».

Patrick Lefèvre qui dirige la Bibliothèque royale n’est pas en reste : « Pour nous, ce sera 4% d’économies sur le personnel en 2015, 2% encore en 2016, 2 % en 2017, 2% en 2018 et 2% toujours en 2019. Soit un total de 12 %. Pour les frais de fonctionnement : c’est 20% de moins en 2015 et ensuite 2% de moins chaque année, soit un total de 28 %. En investissements : ce sera une baisse de 22 % en 2015 et 3% ensuite chaque année, soit au total de la législature, -34 % ».

Si les musées risquent de devoir faire moins d’expositions, et l’opéra moins de productions, ce sera aussi la disette à la Bibliothèque royale. « Rien que pour 2015, poursuit Patrick Lefèvre, la Bibliothèque royale devra fonctionner avec 1,1 million de moins et les Archives générales du Royaume avec 750.000 euros de moins. Concrètement, vu que nous avons dû déjà, réaliser toutes les économies possibles en 2013 et vu que nous moyens sont en bonne partie directement mangés par des frais incontournables et souvent croissants (par exemple, les frais d’énergie dans des bâtiments vétustes sans isolation) notre marge de manœuvre est quasi inexistante et cela veut dire que notre seul moyen pour encore économiser, sera de couper dans nos abonnements, dans nos périodiques étrangers, de ne plus acheter qu’un nombre très réduit de livres étrangers et à ne plus faire aucun achat en antiquariat de livres belges anciens. Bref, on en sera réduit à toucher à notre core business de base. C’est catastrophique et irresponsable. Ainsi, arrêter un abonnement à une revue, qui est parfois souscrit depuis plusieurs décennies et dont nous sommes les seuls à assurer un exemplaire en Belgique. Je souscris à cette phrase de Peter De Caluwe : « Quel chef d’entreprise qui se respecte pourrait passer son chemin, laisser simplement ceci à côté de lui sans réagir? On ne peut pas ne pas s’opposer à une telle attaque qui, j’ose l’espérer, vient d’une méconnaissance totale de nos besoins et nos raisons d’existence. »

Même son de cloche chez Michel Draguet (photo ci-dessus), directeur du musée des Beaux-Arts. « Nous aussi avons des économies à faire en 2015, de 12% pour le personnel, 20 % pour le fonctionnement, et 22 % pour les investissements. Le processus n’étant pas achevé car on étudie en plus, la « sous- utilisation », les montants alloués mais éventuellement non dépensés. Depuis 3 ans, on perd déjà au fédéral, 11 % de notre budget, ce qui signifie qu’on n’a plus de réserves. Jusqu’à présent, la majorité des économies faites en 2013 et 2014 ont été réalisées en puisant dans les réserves pour investissements. Mais en 2015, ce modus operandi n’est plus possible. A cela s’ajoute la perte des aides que nous donnait Belspo et on nous prive de ses services d’appui. En économies, on sera au-delà de 30. L’autonomie accouplée à un assèchement des moyens signifie en fait une mise à mort. Pas à la hache, juste à coups d’anesthésiants ».

Philippe Mettens, le président de Belspo, la politique scientifique est très net : « nous avons appris les économies décidées lundi dernier. Je n’ai pas encore rencontré la ministre de tutelle. On va laisser chaque établissement seul face aux économies et aux éventuelles volontés de communautarisation. C’est la programmation d’une asphyxie, c’est un saccage. Déjà on supprime purement et simplement Belspo en oubliant que ce sont des programmes de recherches importants et des moyens de mieux coordonner l’appui aux ESF. Je confirme bien que chaque institution aura sur la législature 12 % de moins pour le personnel, 30 % de moins pour les investissements et 20 % pour les frais de fonctionnement. Avec les mesures qu’on a déjà dû prendre sous le gouvernement Di Rupo, ce sera 25 % de moins au total. Et j’entends les directeurs demander déjà à la ministre de tutelle : « Dites-nous comment faire. Faut-il supprimer les services éducatifs ? Fermer les musées certains jours ? Fermer certaines salles ? »

(Photo : un spectacle à La Monnaie)