Politique Entretien

Un enjeu essentiel en politique culturelle est celui de la marchandisation de la culture. Elle est en marche, appuyée même par l’Union européenne qui entame, ces jours-ci, une réunion sur "les industries culturelles", une expression qui eut fait hurler Malraux ou les philosophes Adorno ou Hanah Arendt, mais qui est devenue une évidence et un même un atout.

La culture peut générer des emplois, des retombées économiques, du tourisme. Tant mieux. Et la dèche dans laquelle se trouvent de plus en plus d’acteurs culturels, due aussi à la multiplication de l’offre, les force à trouver de nouveaux financements qu’ils trouvent en créant des "produits culturels".

Mais cette marchandisation a ses dangers. La culture se juge, aujourd’hui, à ses retombées, au prix d’un artiste sur le marché, aux scores des expositions, comme si une grande fréquentation devenait la seule clé pour les juger. L’Etat se met à croire que seuls les événements culturels rentables, attirant du monde, sont valables et le dispensent en plus d’une partie de ses obligations. L’audimat déboule dans le champ culturel. Les grands musées louent leurs tableaux, les boutiques des musées s’agrandissent, etc. Au point d’oblitérer les petits musées, de mettre en péril la création et le risque, de négliger le travail vers des publics différents (enfants, immigrés, etc.). Au risque aussi de pénaliser les collections et la recherche.

Pour en parler, un homme s’impose dans le secteur des musées : François Mairesse, docteur en muséologie, directeur encore pour quelques jours du musée de Mariemont, et qui partira en septembre à la Sorbonne donner un cours sur l’économie de la culture. Il a beaucoup réfléchi sur les musées, leur histoire et leur financement. Il vient de publier à "La Documentation française", un nouveau livre sur "Le musée hybride".

Quand a commencé ce mouvement de marchandisation ?

Le tournant commercial des musées a débuté dans les années 80. On découvrait alors que les musées pouvaient être populaires. C’était incroyable. Et que des expositions pouvaient attirer un monde fou : les grandes expos du Cinquantenaire, comme celle sur les Aztèques, les grandes éditions d’Europalia. En Grande-Bretagne et puis partout, les musées se sont rénovés, agrandis, sont devenus plus dynamiques, ont attiré la foule : du V&A Museum à la National Gallery. C’était très excitant, tout devenait possible. C’était, de plus, dans la tendance de l’époque. A la télévision, Bernard Tapie animait une émission sur la création d’entreprise. A la RTBF, on programmait en prime time "business, business". La vague de libéralisation déferlait sur les Etats-Unis de Reagan et l’Angleterre de Thatcher. On gagnait de l’argent.

Pourquoi pas ?

Effectivement, mais cela a entraîné une multiplication des musées et de nouvelles techniques de publicité, de marketing et d’attachés de presse. Il fallait, toujours plus, créer des événements. En France, on a beaucoup construit : Orsay, le Louvre de Pei, etc.

Et puis, il y eut Bilbao ?

Ce fut fondamental. La première étape a été symbolisée par le centre Pompidou ouvert en 1977, dont le succès formidable fut immédiat. Les tracts CFDT de l’époque soulignaient déjà que les agents recrutés étaient nourris par la logique du marketing. La seconde étape fut Bilbao et le musée Guggenheim de Frank Gehry ouvert en 1997. La recette : un investissement très lourd, une vedette (l’architecte Frank Gehry), une politique de marque. On ne parle plus alors de collections ou d’expositions. On entre dans le pur événementiel, et ça marche. On ne vient plus voir des collections, mais un architecte. Et le musée arrive dans une logique d’abord touristique, et son existence se justifie sur base d’études économiques. Notez qu’en 1999, lors de l’exposition Magritte à Bruxelles, on a aussi commencé à parler d’impacts économiques sur la région. Cette révolution ne se cantonne pas aux musées, mais se retrouve dans les théâtres, la musique et les festivals. Le rôle du scientifique devient marginal. On recrute de moins en moins de conservateurs (dont le rôle s’estompe), mais on choisit des administrateurs. Les musées du quai Branly et Pompidou sont dirigés par des énarques. Le Louvre, avec Henri Loyrette, reste un des rares à avoir un conservateur à sa tête. Le conservateur est parfois perçu comme un empêcheur de gérer en rond.

L’architecte Rem Kooolhaas explique qu’on construit trop de musées.

Il y a eu un aveuglement. Beaucoup ont voulu suivre la logique de Bilbao, au risque d’arriver à un saupoudrage des financements : où s’arrêtera-t-on ? Même si je constate, par exemple, que le nouveau Pompidou de Metz est, à ce stade, un très grand succès. Mais regardez le cas du Pass à Frameries. On a voulu faire le coup de Bilbao, avec un grand architecte (Jean Nouvel) et beaucoup d’argent (à l’échelle belge), mais le résultat est très mitigé. Le risque est d’arriver à un monde des musées à deux vitesses avec une cinquantaine de musées dans le monde, superstars, attirant les foules et l’argent. Le Louvre va atteindre les dix millions de visiteurs par an, alors que l’architecte Pei avait imaginé un maximum de 6 millions quand il a construit sa pyramide. En Belgique, seuls sans doute, le musée des Beaux-Arts (par ses collections) et Bozar (par ses moyens) peuvent approcher cette première division. Mais les autres ne peuvent mettre des sommes suffisantes en promotion et communication, par exemple. C’est dommage, car, en France, quantité de musées de province sont riches, mais ne peuvent quasi plus exister dans ce contexte.

Le Louvre a montré le chemin en créant une succursale à Lens, une autre à Abou Dhabi, en louant ses chefs-d’œuvre au musée d’Atlanta, etc. En Belgique, c’est Michel Draguet qui montre le chemin avec le musée Magritte.

Au début, tout le monde était irrité par la politique de Loyrette au Louvre. Jean Clair, ex-conservateur du musée Picasso, hurlait au scandale. Aujourd’hui, on voit plutôt en Loyrette un des rares dirigeants à être encore un conservateur et qui a utilisé l’argent gagné à rénover ses salles et ses collections, ce qu’il n’aurait pu faire avec le seul Etat français. En Belgique, le musée Magritte fut un coup de maître, mais qui ne pourra être multiplié. Le musée Magritte est un produit, un produit certes intelligent, mais qui aura un cycle de vie comme tout produit. Je rappelle que le musée Wiertz, aujourd’hui déserté, eut près de 50000 visiteurs par an. Si le musée Magritte continue son succès, ce sera grâce au tourisme. La question est alors : à quoi sert un musée ? A attirer les touristes, d’abord ? C’est cela la marchandisation. Le MoMa rénové a monté son entrée à 20 dollars, expliquant que les touristes pouvaient bien payer ça. Au Louvre, c’est le personnel des firmes sponsors qui a droit à la gratuité d’entrée, et plus les enseignants. Alors qu’en 1793, quand le Louvre fut créé, il le fut d’abord pour les artistes et les enseignants. Je ne suis pas, par principe, opposé à des pratiques "marchandes", souvent indispensables, comme la location d’œuvres, ou même la vente (l’aliénation du patrimoine), si cela s’intègre dans un projet muséal mené par des conservateurs. Le danger est que l’Etat en tire prétexte pour se désengager. C’est le risque qui guette nos musées fédéraux, manifestement sous-financés par l’Etat. Un musée n’est pas qu’une entreprise, c’est d’abord le résultat d’un travail de générations. Ni l’Etat ni le conservateur ne sont les détenteurs uniques du capital que représentent les musées.

L’audimat est un grand danger.

C’est une terrible tyrannie; je rappelle que pour Adorno, l’entreprise culturelle est un concept "abject", et Malraux, en inaugurant les maisons de la culture, parlait encore d’une "transcendance par l’art". Je ne crois pas qu’on aille aujourd’hui au Louvre pour la "transcendance", mais on y va comme on se rend au cinéma. On fait des hit-parades de fréquentation. Nous-mêmes, à Mariemont, avons connu l’euphorie - la "drogue que représentaient certains succès en termes de nombre de visiteurs et quand une expo, même excellente, n’atteint pas ces scores, on devient déçus.

Face à l’Etat et au marché, vous parlez dans votre livre d’un troisième acteur, le don.

On ne peut pas comprendre les musées sans parler du don (les donations comme celle de Warocqué à la base du musée de Mariemont, les bénévoles, les sociétés d’amis des musées, etc.), comme on ne peut parler des scènes sans évoquer aussi le vaste terreau du théâtre amateur. Les collections de tous les musées viennent souvent de dons. Le don échappe aux dangers du tout venu de l’Etat ou de la marchandisation. Il permet de tisser des liens sociaux, de relier le musée à son environnement. Face à une logique de l’audimat qui risque demain de dire : "Si vous n’avez pas 200000 visiteurs par an, il faut fermer"; face à un paysage de musées à deux vitesses où les "petits" ne peuvent consacrer l’argent de plus en plus important à la pub et au marketing, le don permet de créer des communautés autour d’un musée, parfois des communautés virtuelles grâce à Internet, et qui sont sensibilisées à l’avenir du musée, d’avoir un réel ancrage dans la société civile. Un peu comme dans la presse, ce sont des communautés de lecteurs qui viennent au secours de journaux, tels "Le Monde" et "Libération".