Quelle société pour quelles langues régionales?

Entretien de Geneviève Simon Publié le - Mis à jour le

Politique Sans doute connaissons-nous tous "Spirou", avons-nous déjà vécu les réjouissances d’une "ducasse" ou vu cette publicité annonçant des ventes à tout "sketter". Le point commun de ces mots ? Etre issu de parlers régionaux et avoir colonisé nos usages. Alors que beaucoup, ce week-end, vont se rincer le gosier avec du "pèkèt" (un autre infiltré) lors des Fêtes de Wallonie, sort de presse "Wallon, picard, gaumais, champenois. Les langues régionales de Wallonie", que l’on doit à Michel Francard, linguiste à l’UCL. Un ouvrage vivant et documenté, qui retrace le passé, ausculte le présent, s’interroge sur l’avenir de ces idiomes, tout en explorant leurs caractéristiques linguistiques, leur pan littéraire, leur expression contemporaine ou leur gastronomie. Rencontre avec un homme touché par l’agressivité que son ouvrage suscite chez certains. Une réaction selon lui liée "à une série de questions qu’on a tues à propos des langues. En Belgique, il n’y a pas de discours serein sur ce sujet. Personne ne propose d’imposer le wallon. Il y a une réconciliation à opérer. Ce n’est qu’en développant la culture linguistique des gens qu’on pourra avancer" .



On ne dispose d’aucune donnée chiffrée récente sur l’emploi des langues régionales. Qui, selon vous, les parle encore ?  

Je serais preneur d’un état des lieux parce qu’on vit sur des idées toutes faites. Cela ne ferait pas de mal qu’un jour on ait le courage de savoir ce qui se passe. La difficulté serait d’élaborer un questionnaire qui fasse sortir ces langues des endroits où elles sont parfois relativement dissimulées. D’après ce que je sais, il ne reste presque exclusivement que des locuteurs âgés, très âgés parfois. Les jeunes générations ne les pratiquent que dans des cas exceptionnels, comme au théâtre wallon qui draine chaque année des dizaines de milliers de personnes. Il existe encore une transmission des grands-parents ou arrière-grands-parents, mais ces jeunes-là n’ont guère de personnes avec qui parler hors de la famille.  

Trois générations ont suffi à mettre en danger la pérennité de ces langues. La responsable est l’école qui, dans les années 20, les considérait comme un frein à l’apprentissage du français. Aujourd’hui, l’école ne doit-elle pas aider à leur sauvegarde ?  

Sans l’école, sans les institutions qui ont une certaine pérennité, des moyens, cela ne marchera pas. L’école est un lieu idéal, non sans ambiguïtés puisque y proposer de nouvelles activités suscite toujours un tollé. Si on en a vraiment envie, ce n’est pas très compliqué. On propose déjà des ateliers sur la BD (qui m’est sympathique) par exemple, et hors du temps de midi. Les langues régionales y auraient donc tout à fait leur place. Chaque fois qu’on propose que l’école serve de relais pour les langues régionales, on dit qu’il vaudrait mieux que les élèves apprennent à parler français. L’un n’empêche pas l’autre. On vit ici dans une culture profondément monolingue. Apprendre une langue régionale, ce n’est pas à la place, c’est en plus. En outre, au lieu de considérer les langues régionales comme une activité isolée, il faut voir qu’elles se retrouvent en BD, dans les traces historiques, la culture, le folklore. Ceci gagnerait à être développé, pas seulement dans un cours de langue.  

La Bretagne a des écoles Diwan, où l’enseignement est dispensé en breton. Rêvez-vous de tels établissements chez nous ?  

J’en serais ravi, mais c’est personnel. Plus les gens ont un patrimoine linguistique riche, mieux c’est. Ce qui me réjouirait, c’est qu’il y ait en Wallonie un projet politique qui formule explicitement le rôle que doivent jouer les langues régionales. Le député Marc Bolland (PS) a fait une proposition il y a quelque temps, visant à les introduire dans l’enseignement, y compris jusqu’à l’université. Tout cela est bien, encore faut-il savoir pourquoi on veut le faire. C’est un projet politique au sens large : quelle société voulons-nous ? Quelle place y donner aux langues régionales, véhicules de patrimoine, d’histoire, de racines ?  

Et d’identité. Or l’identité wallonne s’exprime timidement. Est-ce lié au déclin des parlers régionaux ?  

Tout à fait, et ce n’est pas anodin non plus de dire en Wallonie qu’il y a une langue régionale wallonne alors qu’il y a le picard, le wallon, le gaumais, et le champenois naguère. On a un territoire historiquement morcelé, qui l’est aussi linguistiquement. De plus, une Wallonie qui se porterait bien à tous égards serait peut-être une Wallonie où la question linguistique arriverait plus facilement sur la table.  

Vous citez Claire Lejeune, qui considère la Belgique comme un pays "coupeur de langue". Les Espagnols ont conservé le catalan, les Suisses le romanche, les Luxembourgeois le luxembourgeois. Pourquoi pas nous ?  

La Constitution de la Belgique qui réunit deux composantes très différentes l’une de l’autre n’a favorisé à aucun moment l’émergence d’une langue commune. Ce qui m’a frappé, c’est qu’au Nord comme au Sud, on a eu, face à la même question (soit : quelle langue voulons-nous ?), le même réflexe : aller chercher une langue à l’extérieur, le français en Wallonie, le néerlandais des Pays-Pays en Flandre. En Wallonie, on peut le comprendre car le français y était d’usage plus tôt que dans certaines régions de France. Et comme il représentait en outre l’ascenseur social, cela ne m’étonne pas. Ce n’est pas le choix du français qui m’ennuie, c’est l’imposition du français sur la base d’une éradication (NdlR : lire ci-contre). C’est la différence majeure avec la Flandre : eux se sont tournés vers le néerlandais sans demander la fin des dialectes flamands. Ce qui leur a permis d’avoir une langue qui a pu faire pièce au français tout en gardant une série d’idiomes : un Brugeois a continué à parler le brugeois, un Anversois l’anversois.  

Après la stigmatisation, vous constatez aujourd’hui un mouvement de sympathie, voire d’intérêt vis-à-vis de ces idiomes. Parce qu’ils sont une façon de créer du lien dans une époque perturbée ?  

La dernière manifestation du wallon est surtout liée à la convivialité, que ce soit lors de fêtes, familiales ou de quartier, de matches de foot. Cette notion de convivialité est aussi liée à la gastronomie, à un bien-être, à un bien vivre qui parle à tous, y compris à ceux qui ne pratiquent pas la langue. La sympathie vient alors assez naturellement, contrairement à ce qui se passait au moment où l’école chargeait le wallon de tous les péchés : c’était une langue de paysan, d’ouvrier, voire grossière, déclassante pour une femme. Mais si les représentations sont plus positives, la pratique décroche. Alors qu’il faudrait peu, mais quelque chose de volontariste et d’assez systématique, pour y arriver.  

La RTBF va diffuser à nouveau des pièces en wallon. Une belle manière de toucher le plus grand nombre ?  

Le théâtre wallon rassemble 250 000 personnes tous les ans, et tous ne parlent pas nécessairement wallon. Il y a aussi l’effet d’entraînement des plus jeunes : souvent, un enfant se trouve quelque part sur scène. Mais ce n’est pas la seule source de diffusion. La chanson (notamment William Dunker) est assez connue. Et la BD, avec de nombreuses traductions.  

Il y a selon vous deux voies possibles pour assurer l’avenir de ces langues : l’acharnement thérapeutique ou la standardisation. Laquelle a votre préférence ?  

Ce que je connais de l’histoire des langues montre que la standardisation est inévitable. Il y a alors deux scénarios possibles. Ou elle est extrêmement volontariste parce qu’on est pressé par le temps, ce qui serait envisageable en Wallonie. Ou on laisse faire. Avec le temps, on voit que les différences entre localités se réduisent à cause du brassage des populations. Le mouvement est plus "soft", plus lent. Mais quoi qu’on choisisse, une société se construit grâce aux langues qu’elle décide de faire vivre.


Michel Francard, "Wallon, picard, gaumais, champenois. Les langues régionales de Wallonie, De Boeck, 208 pp., env. 19,50€

Publicité clickBoxBanner