Scènes

Le Théâtre de l’Esprit frappeur fut une aventure d’une créativité exceptionnelle pendant un quart de siècle. Il fut créé par un garçon de dix-huit ans, Albert-André Lheureux, qui monta dans les caves de sa maison familiale, rue Josaphat, à Saint-Josse-ten-Noode, avec quelques amis de son âge, parmi lesquels Jacques et Armand De Decker, "La Cantatrice chauve" de Ionesco. Nous sommes en 1963.

D’emblée, il attira sur lui l’attention de la critique et du public, parmi lequel Hergé. Dès lors, les spectacles allaient s’enchaîner, marqués par l’originalité de la mise en scène, l’audace et la diversité du répertoire, la qualité des interprètes, tantôt consacrés, comme Marthe Dugard, Suzy Falk ou Raoul de Manez, tantôt frais émoulus d’une école de théâtre, tels Jean-Claude Frison, Jean-Marie Pétiniot ou Michel de Warzée. Quelle surprise était alors la nôtre, de passer de "Britannicus" de Racine à un drame de Tennessee Williams ou de Mishima, du jeune Dorian Paquin à l’illustre Michel Tournier ("Vendredi ou les limbes du Pacifique"), du nain Pieral, connu depuis "L’Eternel Retour" de Cocteau, à Julos Beaucarne dans ses premiers récitals. Et combien de jeunes talents y mûrirent, à commencer par le metteur en scène Bernard De Coster, trop tôt disparu, ou des auteurs comme Yves-William Delzenne et Richard Olivier.

"Emporter le spectateur"

Aujourd’hui, Albert-André Lheureux s’est décidé à nous livrer le récit de cette aventure théâtrale, qui s’acheva par la brutale décision administrative - inspirée par quelles jalousies ? - de lui couper ses subsides. Il nous expose, en particulier, ce que fut sa philosophie : "Pour l’Esprit frappeur, ne prévalait qu’une seule règle de sélection : la pièce devait être porteuse d’une vision originale du monde. La ‘musique’ de la pièce, celle des mots, avait une importance, bien sûr, mais aussi sa dimension visuelle. Il fallait montrer le monde ‘autrement’. Chaque soir, un rituel devait avoir lieu et emporter le spectateur dans un autre univers que le sien". De fait, les décors et costumes étaient conçus par des artistes novateurs, tels Germinal Casado ou Jean- Marie Fievez.

Dans la foulée de son action novatrice, Lheureux se vit confier le Botanique, où il monta notamment "Le Roi pécheur" de Julien Gracq et "Le Cantique des Cantiques" avec Emmanuelle Riva, qui avait irradié "Hiroshima mon amour" - le roi Baudouin vint inopinément l’applaudir un soir. Et aussi Forest National, où il monta une "Phèdre" discutable et accueillit une sublime Marlène Dietrich. Enfin, le Résidence Palace.

On ne résume pas un tel livre. On y va de rappels indispensables à la mémoire de notre vie théâtrale au souvenir de tant d’artistes décédés aujourd’hui. On se réjouira que Lheureux ait reconstitué de l’intérieur l’histoire de ses créations théâtrales à Bruxelles pendant un quart de siècle. Rien ne passe si vite qu’un spectacle de théâtre, à moins qu’il ne se grave dans la mémoire de quelques-uns, - qui mourront, à leur tour, un jour.Jacques Franck

---> "L’Esprit frappeur", A.-A. Lheureux, Genèse Edition, Paris- Bruxelles, 200 pp., env. 20 €.