Scènes

Après le triomphe de "C(h)œurs" créé en 2012 à Madrid, à l’instigation de Gérard Mortier, et qui continue à tourner, le chorégraphe Alain Platel (Les ballets C. de la B.) créera cette année deux nouveaux spectacles. "Tauberbach" aura sa première le 15 janvier à Munich. Avec à nouveau, à entendre Alain Platel, une formidable émotion qui s’en dégagera. Alain Platel comme toujours y raconte le monde, ses dérives et ses tendresses.

Cette création est née d’une envie de travailler avec l’actrice Elsie de Brauw du NTGent ?

Elsie est souvent venue voir mes spectacles et après "Out of context", elle m’avait demandé si nous pouvions faire quelque chose ensemble. Elsie s’intéresse beaucoup à l’expérimentation d’une forme de théâtre physique, et je sais que les danseurs avec qui je travaille n’ont pas peur des éléments théâtraux dans leur danse. Nous aurions dû déjà le faire en 2013, mais nos problèmes budgétaires ont retardé le spectacle.

Un des points de départ est le film documentaire de Marcos Prado, "Estamira"

Ce documentaire est l’histoire d’une femme schizophrène qui vit à Rio de Janeiro sur une grande décharge publique alors qu’elle a pourtant une famille et une maison. Ce qui m’a intéressé dans ce film est de voir sa manière de répandre la vie, de créer de la poésie, son regard dur sur le monde. Voir comment une personne qui vit dans des conditions si indignes peut encore rester très digne. Mais nous n’allons pas interpréter cela littéralement. Ce film sert de point de départ à nos danseurs et à Elsie. Certes, Elsie est une actrice et non une danseuse, mais j’aime beaucoup les mélanges et mêler aux danseurs, des acteurs. Je lui ai bien expliqué d’ailleurs que la danse, c’est aussi le comportement non verbal de chacun.

L’autre point étonnant du spectacle est l’utilisation de "Tauberbach", la musique de Bach chantée par des sourds !

"Tauber" veut dire sourd en allemand. Il s’agit de la musique de Bach jouée par un orchestre, mais chantée par des sourds. J’avais entendu pour la première fois cette musique il y a cinq ans, fruit d’une expérience d’un musicien polonais, Artur Zmijewski. C’est un son difficile à écouter, étrange, voire choquant quand on l’entend pour la première fois. Cette musique me touche et m’émeut, et j’y ai découvert petit à petit une beauté extraordinaire. Je suis un fan de Bach. Je connais tout sur sa musique que j’ai souvent utilisée dans mes spectacles, Bach parle des émotions extrêmes, mais je n’avais jamais entendu cela. Quand on l’écoute, on entend presque comme des hurlements d’animaux. On pourrait associer une danse à ces cris, c’est-à-dire une danse "tordue", mais j’ai demandé aux danseurs de développer des mouvements qui contrastent avec cette musique, en travaillant sur la beauté. Ce n’est pas évident pour eux, car cela fait des années que l’on développe un certain langage physique, et maintenant je leur demande de retourner vers leurs propres sources, par exemple le classique. Cela nous oblige à penser différemment.

Il y aura d’autres musiques ?

Oui, j’ai toujours rêvé de faire chanter les danseurs et ils interpréteront des airs de "Cosi fan tutte" et des chorals de Bach, le tout sous la direction de Steven Prengels qui avait déjà travaillé avec moi sur "Gardenia" et "C(h)oeurs".

Vous avez évoqué votre danse en en parlant comme d’une danse "bâtarde", quand les mouvements des danseurs "se retranchent dans ce petit coin de leur tête sur laquelle la civilisation n’a pas encore prise" ?

Ce qualificatif, "bâtard", fait référence à ma manière de travailler où l’échange, le mélange de matériaux et d’expériences, est essentiel. De cela, naît un style.

Vous croyez que les vertus du mélange, de la bâtardise, sont bien plus grandes que celles de la "pureté", que le mélange peut dégager une vraie beauté, une grande émotion ?

Exactement. L’homme est un bâtard par essence. Je suis un fanatique de tous les métissages, pas seulement ceux des hommes, même si les métis sont les hommes les plus beaux, mais aussi en termes d’art quand des disciplines différentes se mettent ensemble. On est dans un monde qui a de plus en plus, peur des mélanges. Moi, je les défends au contraire, de plus en plus.

Vous défendez aussi la beauté et l’émotion qui se dégagent de ce qui est "hors normes", des "marginaux", des gens dans les lisières, que ce soit la femme sur sa décharge ou la musique par les sourds. Une autre beauté en émerge.

Ce qui me frappe est de voir comment en Europe, on recherche des "lignes claires", on veut réintroduire des normes. Dans les années 80, tous ceux qui défendaient l’art répétaient que c’était impossible de définir des normes. Mais je vois aujourd’hui que beaucoup essaient de redéfinir ce que devrait être le théâtre, ce que doit être la danse. On a peur d’embrasser le chaos. Dans le spectacle, on montrera comment l’actrice, Elsie, a rencontré les danseurs et est influencée par leur parcours, comme la femme sur sa décharge qui créé sa vision du monde.

Vous créez "Tauberbach" ce 15 janvier à Munich. Près de cent dates sont déjà prévues, partout en Europe, mais vous considérez que la "vraie" première, ce sera le 16 avril à Gand, au NTGent. Pourtant, vous jouez déjà aussi au Théâtre 140 à Bruxelles, les 26 et 27 février ?

Nous avons connu quelques ennuis avec les "accidents" de deux des six danseurs. Il faudra se roder encore. Au 140, je viendrai comme un cadeau personnel à Jo Dekmine qui fête les 50 ans de son théâtre et qui est un homme qui m’a soutenu inconditionnellement à mes débuts et qui n’a jamais eu peur de montrer mes premiers spectacles et de partager mes aventures.

Vous allez créer, cette année, un second spectacle, "Coup fatal", coproduit entre autres par le Festival d’Avignon, dont la première aura lieu en juin aux Wienerfestwochen dirigées maintenant par Frie Leysen.

C’est un cadeau énorme pour moi. Cela a commencé il y a cinq ans, quand nous avons joué "Pitié". Fabrizio Cassol m’a alors parlé d’un jeune contre-ténor de 17 ans, Congolais, Serge Kakudji. Il a chanté Bach dans "Pitié" et il est resté en Europe, continuer ses études au Conservatoire et puis, à Paris. Mais il a toujours eu envie de monter quelque chose avec les musiciens congolais. On est à nouveau dans ce métissage que j’aime bien. Comment mélanger la musique baroque (Händel, Gluck) et les musiciens congolais ? Il a eu le soutien du KVS à Bruxelles. Et Fabrizio Cassol en assurera la direction musicale. J’ai été à Kinshasa cet été et j’y ai vu ces 13 musiciens, des musiciens locaux, jouant sur des instruments typiquement congolais (likembe, balaphone, percussions, etc.) avec la voix de Kakudji. C’est une aventure d’écouter cette musique. Ce sera avant tout un concert, la musique est si belle, même si j’ai demandé aux musiciens de bouger (c’est d’ailleurs difficile pour eux de ne pas bouger), et de s’habiller comme des "sapeurs" de Kinshasa, que ce soit aussi un hommage à l’élégance sans concession des Congolais. Les voir est déjà spectaculaire, c’est très beau, très touchant. Quand je les ai vus jouer à Kinshasa, tous les spectateurs, Blancs ou Noirs, étaient très impressionnés. Comme décor, le sculpteur Freddy Tsimba, que j’apprécie beaucoup, a conçu un mur fait de douilles collectées dans des zones de guerre congolaise. Nous commencerons les répétitions en avril.

"Coup fatal" est un titre bien sombre ?

Le titre avait été choisi par Kakudji et je le trouvais, moi aussi, triste. Mais il m’a expliqué que cela voulait dire "Coup de foudre".

Il y a dix ans, avec "Wolf", vous parliez d’arrêter ?

J’y avais pensé après "Allemaal Indiaan", mais j’ai vite vu que la seule chose que j’aimais faire était d’être dans un studio et de continuer, même de petites choses qui m’ont marqué à un point formidable, comme "Nine finger" avec Fumiyo Ikeda.