Scènes L’artiste italien développe une œuvre à la fois expérimentale et limpide. Son projet "Turning" en fait partie. Rencontre & critique.

Au confluent des arts visuels et du spectacle vivant, Alessandro Sciarroni est un explorateur qui, depuis 2007, élabore des pièces hybrides, conceptuelles mais singulièrement organiques. Parmi elles, "Folk-s" (inspiré des danses tyroliennes) et "Aurora" (basé sur le goalball, sport pratiqué par des déficients visuels), présentées à Bruxelles dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts.

C’est à Marseille, au centre d’art Montévidéo, que nous l’avons rencontré, après sa performance "Don’t be frightened of turning the page" - dont les Halles de Schaerbeek présentent prochainement une variation. Cette pièce s’inscrit dans le plus large "Turning Project" (2014-2017), lui-même nourri par "Migrant Bodies", programme européen autour de la migration.

Si le thème résonne puissamment avec l’actualité, Alessandro Sciarroni tient à élargir le cadre. Sa recherche inclut autant les animaux que les candidats réfugiés. "Les saumons, par exemple, se déplacent toute leur vie, de la rivière au fleuve, du fleuve à l’océan, pour revenir à leur lieu de départ." Une boucle, une circularité que le performeur explique avoir apprivoisée. "Enfermé dans un studio, j’ai expérimenté ce mouvement sur mon corps. En solitaire, sans faire appel à un spécialiste soufi, par exemple. Le processus a été long, douloureux au début, parsemé d’erreurs, mais j’ai fini par trouver mon propre mouvement."

Plusieurs étapes constituent le projet "Turning", jusqu'au solo qu'Alessandro Sciarroni présente aux Halles du 31 janvier au 3 février.
© A. Sciarroni

A partir de là s’est développé "Turning" - relevant à la fois du mouvement physique et de la transformation. De la Biennale de Venise avec 5 interprètes au Ballet de l’Opéra de Lyon avec 11 danseurs, en passant par le MAXXI de Rome. "Enfin cette recherche a abouti au solo, un peu comme le saumon, sourit-il. Il en existe deux versions : l’une plus performative, sous une lumière très simple, parfois même en lumière naturelle. L’autre [qui sera présentée à Bruxelles, NdlR] avec un travail visuel sur les couleurs."

Malgré les racines de ce projet, l’artiste tient à laisser libre le regard du public. De même d’ailleurs que sa propre pensée. "Pendant que je travaillais à la dramaturgie, beaucoup de couches sont apparues. Je sais bien que les spectateurs ne vont pas forcément penser aux saumons ou aux cigognes. Aujourd’hui, pendant la performance, je pensais à ma vie, à l’amour. Je veux laisser le sens ouvert." Aussi Alessandro Sciarroni ne pose-t-il jamais de référence explicite à des événements historiques. "J’aime l’idée que cette création puisse donner les mêmes émotions dans le futur, et le fait qu’elle parle du passé."

Rotation et variations

Dans la pièce, la rotation est continue et la variation imprimée par le haut du corps, parfois de façon très marquée : tel geste s’apparente à celui du soldat, tel autre au salut fasciste, un autre encore renvoie à la danse de discothèques. "Ça me plaît d’insinuer un petit doute sur le fait que ce soit un hasard ou délibéré…"

Politiquement, historiquement, artistiquement, ce solo fait aussi écho au body art des années 60 et 70, "aux actions performatives radicales, voire violentes", souligne le danseur et chorégraphe qui, venant des arts visuels, a aussi été acteur. Et continue de s’intéresser aux mystères qui captivent les enfants.

"Aujourd’hui, alors qu’on est connecté en permanence avec d’autres parties du monde, c’est un miracle de se réunir pour de vrai, glisse l’artiste. Certes, ce travail peut paraître dur, austère. Mais dedans, il peut y avoir un sourire, qui dit : je suis heureux d’être avec toi, ici, maintenant."


  • "Chroma_Don’t be frightened of turning the page", Bruxelles, Halles de Schaerbeek, du 31 janvier au 3 février, à 20h. Durée : 40 min. env. 
  • Infos & rés. : 02.218.21.07, www.halles.be


© A. Sciarroni

Dans les méandres du mouvement perpétuel 

"Don’t be frightened of turning the page" (Ne craignez pas de tourner la page), c’est le titre de la pièce que l’Italien Alessandro Sciarroni présentait, début décembre, à Marseille, dans le cadre du festival Dansem (Danse contemporaine en Méditerranée). 

Dans la salle, le périmètre scénique, carré, est cerné sur chaque côté par deux rangs de spectateurs. Barbe, débardeur, short, chaussettes : un homme se met à arpenter le plateau, transversalement. Une marche nonchalante. Peu à peu son parcours se raccourcit, de la diagonale il se rapproche du centre, son va-et-vient se mue en rotation, les bras en balancier. Le son est apparu, quadriphonique, aigu. Sans souligner le geste, il le ponctue, l’enveloppe, le propulse, l’épouse. Descend dans les graves, coule et rebondit. 

Humanité concentrée

Devant cette performance (présentée aux Halles, à Bruxelles, dans une version légèrement différente : "Chroma"), on ne peut s’empêcher de penser à "This is not about everything", pièce rotative de Daniel Linehan - dont Alessandro Sciarroni entend beaucoup parler mais qu’il n’a pas vue. A certaines chorégraphies d’Anne Teresa De Keersmaeker aussi. Aux derviches tourneurs bien sûr. Or cette danse-ci n’appartient qu’à son auteur, concepteur et interprète. Et à l’humanité entière qui s’y trouve concentrée, avec sa tendresse et sa vindicte, ses révolutions le poing levé, sa férocité contenue, sa grâce délivrée. Un minimalisme expressif agit dans cet opus où le mouvement perpétuel est à la fois lieu d’abandon et source de réflexion. 

De quoi questionner tant le corps du performeur que le regard du spectateur. 

© A. Sciarroni