Scènes

CRITIQUE

Andries Van Wesele (1514-1564) a laissé son nom dans l'histoire sous sa forme latine, Andreas Vesalius, pour avoir osé, à la Renaissance, disséquer le corps humain.

Bravant les tabous de son temps, cet explorateur d'un continent ignoré par la médecine occidentale qui se fondait jusque-là sur l'héritage de Galien, médecin grec du IIe siècle de notre ère dont la science anatomique était tirée de l'observation des entrailles d'animaux ouvrit le ventre à plus d'un cadavre de condamné à mort. Ce qui lui valut de devenir le médecin de Charles-Quint, puis d'être accusé d'avoir pratiqué son art sur un patient vivant. D'où un pèlerinage forcé en Terre sainte au retour duquel il périt noyé au large de l'île de Zante

RÉCONCILIATION

Le destin de ce Bruxellois célèbre (son effigie ornait les billets de 5000 francs il n'y a pas si longtemps), fondateur de l'anatomie moderne, a inspiré à Patrick Roegiers un récit paru en 1997 aux éditions du Seuil, dans la collection «Fiction & Cie» qui publie ses écrits d'imagination. L'argument tient en quelques mots: l'auteur fait échouer Vésale sur une île déserte où il a le temps de passer en revue son existence hors du commun, avant d'expirer dans la plus complète solitude.

Patrick Roegiers, fondateur du Théâtre Provisoire (1973-1981), s'exila à Paris après la suspension de ses subventions par le ministre de la Culture de l'époque, non sans avoir laissé dans toutes les mémoires le souvenir d'un spectacle iconoclaste monté dans les anciens locaux de La Libre Belgique, «Pauvre B !», tiré des écrits de Baudelaire sur la Belgique. S'il poursuit outre-Quiévrain une brillante carrière de critique photographique, d'essayiste et d'écrivain, il n'en a pas fini avec les arts de la scène.À Paris, la Comédie-Française organise au Vieux-Colombier, les 10 et 17 février prochains, deux lectures des «Jardins de Camigliano» où l'auteur fait se rencontrer trois inventeurs mythiques: Morse, Bell et Braille. Au Festival d'Avignon de 1998, Philippe van Kessel avait assisté à l'enregistrement public de «Vésale» pour France Culture, dans la très belle interprétation de Jean Dautremay.

La création de ce même texte à la scène, au Théâtre national de la Communauté française, marque, dans la foulée du Prix Rossel attribué en 1995 à son roman «Hémisphère Nord», la réconciliation de Patrick Roegiers avec son pays natal. Jacques Franck recensait dans «La Libre Culture» du 31 janvier son nouvel ouvrage, «L'Oculiste noyé».

TESTAMENT DE L'ÎLE DÉSERTE

Place Rogier, au cinquième étage du National, le public est accueilli, au bout d'un long et tortueux couloir, dans la salle de menuiserie reconvertie en lieu de spectacle. Deux étages de gradins en bois blanc ceignent un ovale de sable ocre clair au centre duquel Vésale trône sur un rocher, façon Penseur de Rodin. Longue chevelure grise retenue dans une toque, large chemise blanche et pantalon de velours vert bouteille, le savant humaniste a les pieds nus et trace distraitement dans le sable une figure anatomique.

Quand la voix de Gérard Hardy s'élance dans l'espace intime conçu par le scénographe Jacques Gabel, on sait que tout se passera bien. Le comédien français naguère actif aux côtés d'Ariane Mnouchkine a la justesse et l'assurance nécessaires à assumer la carrure de ce génie contemporain de Copernic, auteur à 26 ans d'un traité d'anatomie qui devait révolutionner l'histoire de la médecine.

Pétri d'érudition et de références, non exempt de préciosité, le texte s'abandonne moins que d'autres du même auteur aux jeux purement formels et au burlesque littéraire. La vie semble ici faire sens et Patrick Roegiers s'y laisse même aller à quelques professions de foi dans les progrès de la science ainsi qu'à des considérations philosophiques sur la gloire et l'ingratitude des hommes. Comment ne pas entendre l'écho de ses propres blessures quand Vésale déplore la bêtise de ses contemporains et l'injustice de ses accusateurs?

On soulignera au passage que la précision des dates et des faits, relayée par un très passionnant «Cahier du spectacle» du National, confère une valeur pédagogique à l'aventure intérieure du savant. Mais on s'en voudrait de réduire ce spectacle à une leçon d'histoire des sciences

La mise en scène de Philippe van Kessel suit les inflexions de l'écriture dans ses respirations et ses rythmes. Le sable sur lequel évolue l'acteur sert d'écran de projection aux planches anatomiques de Vésale dont les riches et profondes couleurs semblent par moment engloutir les spectateurs. Voyage de l'esprit et des sens au coeur de l'âme et du corps humains

Au Théâtre national, Bruxelles, jusqu'au 19 février. Tél. 02.203.53.03.

Rencontre publique avec l'auteur, le comédien et le metteur en scène, après la représentation du mercredi 7 février.

© La Libre Belgique 2001