Scènes

Retour, au Poème2, à Bruxelles, de ce seul en scène fascinant, couronné par un Prix de la critique. Une adaptation et une mise en scène signées Michel Bernard.

Il faut se souvenir de la stupéfaction des milieux intellectuels en novembre 1980, apprenant que Louis Althusser (1918-1990) avait étranglé sa femme Hélène, dans leurs appartements de l’école Normale supérieure de la rue d’Ulm, la prestigieuse Normale Sup’.

Grand philosophe marxiste, structuraliste, il a été une figure marquante de la “French Theory”, influençant Derrida, Lévi-Strauss, Deleuze, Foucault, Lacan, Bourdieu. Une pensée majeure qu’on redécouvre aujourd’hui malgré le déclin du marxisme.


Le “petit bout de langue rose”

Mais Althusser avait sa face sombre, torturée, malade. Dans son bouleversant livre posthume “L’avenir dure longtemps”, paru en 1992, où il tente d’expliquer son geste et les difficultés de sa vie, il commence par le récit de son geste “dément” dont il se souvient très précisément mais sans en comprendre les raisons. Depuis, il reste obsédé par le “petit bout de langue rose” dépassant de la bouche de sa femme morte.

Envoyé à l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, il est ensuite déclaré par la Justice “dément au moment des faits” et donc innocent de ce geste.

Mais comme il l’écrit ensuite, n’ayant pu ni s’expliquer, ni comprendre son crime, “le destin de ce non-lieu est devenu la pierre tombale du silence alors que je suis vivant. Désormais, ni mort, ni vivant.”

Dans son livre posthume, Louis Althusser entreprend de manière magnifique de raconter sa vie, ses difficultés affectives, sa fragilité mentale, sa relation très étrange avec Hélène : “On vivait tous les deux dans la clôture de notre enfer.”


Le nom de l’oncle mort

Déjà son prénom Louis était un problème, c’était celui d’un oncle mort à la guerre dont sa mère était en fait amoureuse. Il eut toute sa vie l’angoisse de ne pas exister au yeux de sa mère : “C’était Louis, mon oncle, que ma mère aimait, pas moi. Et qu’elle ne cessa, toute sa vie, d’aimer.” Comme enfant et comme homme, tout lui est si fragile. Il passera par de longs accès de dépression mélancolique ou d’exaltation maniaque.

Dès sa première rencontre avec Hélène en 1948, le problème du couple surgit : “Le premier jour, lorsqu’elle fut partie, un abîme d’angoisse s’ouvrit en moi et ne se referma plus. L’angoisse ne me quitta plus et chaque jour qui passait la rendit plus intolérable.”

“Chacun a sa nuit. 

La mienne dure depuis si longtemps.”



Fascinante performance

Dans ce texte exceptionnel, un des plus grands esprits de son temps tente, mais en vain, de comprendre avec une honnêteté effarante un geste à jamais incompréhensible.

C’est peu dire qu’Angelo Bison incarne le philosophe. Seul en scène pendant près d’une heure et demie, quasi tout le temps assis sur un tabouret, il fascine, il frémit, il s’angoisse, comme Althusser. Il joue des yeux, il utilise les silences et les vibrations de sa voix. Une performance qu’on ne quitte pas des yeux et où, comme Althusser, il semble se situer toujours à la frontière entre folie et hyper-conscience. À la place fragile où, en réalité, sont tous les hommes.

Créé en 2016, dans l’adaptation et la mise en scène de Michel Bernard, ce spectacle a reçu de manière méritée le Prix de la critique du meilleur seul en scène. Une reprise judicieuse, donc.


Bruxelles, Poème 2, jusqu’au 29 janvier. Du jeudi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Infos & rés.: 02.538.63.58, www.theatrepoeme.be