Scènes Envoyé spécial à Londres

Aquelques jours de l’ouverture chez nous d’Ars Musica, il y a là matière à réflexion : le Royal Opera House de Londres propose actuellement la création d’un opéra contemporain, et les six représentations se jouent à bureaux fermés. Effet de critiques flatteuses, ou du bouche-à-oreille ? Même pas : "Anna Nicole" était sold-out avant la première. Notoriété du compositeur ? Non plus : Mark Anthony Turnage (né en 1960) est certes reconnu dans les cénacles de la musique contemporaine, notamment pour la place que prend le jazz dans sa musique, mais il est loin d’être une star. Pas plus que ne l’est le librettiste Richard Thomas, auteur de théâtre à qui l’on doit notamment "Jerry Springer : the opera" qui est une comédie et pas un opéra.

Non : ce qui fait tout simplement le succès du nouvel opéra commandé par Covent Garden, c’est son sujet : la sulfureuse Anna Nicole Smith (1967-2007), éphémère starlette née au fin fond du Texas, rendue célèbre par son statut de playmate, ses gigantesques faux seins, son mariage - pas totalement désintéressé - avec un magnat du pétrole de 63 ans son aîné, ses conflits juridiques avec les héritiers de l’opulent mari (rapidement décédé), la mort tragique de son fils de 20 ans (d’une overdose, dans son lit, à côté d’elle, alors qu’il était venu la saluer à la maternité où elle venait de donner le jour à sa demi-sœur) et sa propre mort, quelques mois plus tard, d’une overdose des médicaments qu’elle prenait pour supporter les maux de dos induits par ses prothèses mammaires. Trash ? Assurément. On ne connaît pas d’autre opéra mettant en scène des épisodes aussi sordides, ni où l’on chante "You need to get some tits", ou "F.U.C.K." sur tous les tons quand ce n’est pas A, B, C, D, E, F (air du chirurgien esthétique dont on devine de quoi il parle). Mais n’est-ce pas la version moderne de tant d’opéras contant l’ascension et la décadence de femmes, Lulu par exemple, qui ont aussi tenté de quitter leur condition originale ? D’autant que, nonobstant son fond jazzy qui n’est pas sans évoquer Kurt Weill, la partition de Turnage respecte tous les canons de l’opéra traditionnel : rôles bien dessinés et tessitures diversifiées, chœur tout à la fois narrateur et observateur (qui symbolise souvent les médias), moments de bravoure, acte d’exposition (le premier, d’une drôlerie extraordinaire) et acte d’approfondissement (le deuxième, plus lyrique et plus d’une fois émouvant). Richard Jones signe une mise en scène virtuose et brillante, Antonio Pappano dirige avec jubilation, et la distribution est brillante. Eva-Maria Westbroeck, bien sûr, dans un rôle écrit sur mesure pour elle, très respectueux de sa vocalité et mettant en évidence son talent d’actrice. Mais aussi tous les autres (Susan Bickley, Gerald Finley, Alan Oke ), y compris John Paul Jones, membre fondateur de Led Zeppelin, qui tient la partie de basse (il y a aussi une guitare et une batterie) dans l’orchestre et même un moment sur scène.

Londres, Covent Garden, jusqu’au 4 mars. Infos : www.roh.org.uk