Scènes

Le public francophone découvrit Anne Tismer en 2003, quand triompha à Avignon "Nora" monté par Thomas Ostermeier et tiré de la "Maison de poupée" d’Ibsen. Jean-Louis Colinet invita le spectacle à Bruxelles et proposa ensuite à la comédienne allemande de créer en Belgique, en français, tour à tour, "20 novembre" avec Lars Norén et cette année, au Festival de Liège et au National, "Négresse" de Franz Xaver Kroetz et "Jeunesse blessée" de Falk Richter qu’on joue encore pour l’instant au National. Trois spectacles formidables, secouants et singuliers, parlant de notre société et de ses troubles. Avec chaque fois une interprétation d’Anne Tismer pleine de frémissements et, surtout, de révolte.

Anne Tismer ne se définit pas comme comédienne mais comme performeuse et plasticienne, auteure de ce qu’elle appelle des "actions". Nous l’avons rencontrée dans son hôtel bruxellois, détendue, les cheveux fous, pour un étonnant portrait.

Si elle parle si bien français, c’est qu’elle est née à Versailles en 1963. Son père, cadre chez Unilever, déménageait souvent. "Née à Versailles, je suis peut-être un peu une reine, dit-elle en riant. Mon prénom est Anne-Catherine, et mon père disait que c’était des prénoms de reines : Anne de Bretagne et Catherine de Médicis." Elle garde la nationalité française en plus de l’allemande et de la nationalité suisse héritée d’un premier mariage ! Enfant, elle vécut en Espagne et aux Pays-Bas . "On changeait de lieu tous les deux ans. Parfois, on rentrait en Allemagne et j’étais déçue. Les autres enfants ne voulaient pas jouer avec moi, car je venais d’Espagne et leurs parents leur inculquaient la peur de l’immigré. Je ne l’ai jamais oublié. Je cherche souvent à échapper à l’Allemagne. Sauf à Berlin où j’habite, et qui est particulière. On y trouve beaucoup d’étrangers qui ont apporté leur culture. J’habite dans le quartier du Kreutzberg, habité par beaucoup de Turcs et d’Africains. Les gens y sont plus fous et plus sympas même si les filles turques sont parfois obligée par leurs familles d’adopter des codes ultrarigoristes. Je suis une organisation qui les aide. C’est fou le nombre de cas qu’on découvre de frères tuant leur sœur pour des affaires, soi-disant, d’honneur."

Des collectifs berlinois

Elle pensait d’abord devenir diplomate et elle suivit des cours de droit et de chinois. "Car Taïwan m’intéressait avec une partie de sa population suivant encore les codes des sociétés matriarcales. Je parle un peu chinois et je vais y montrer mes objets et mes actions." Elle suivit aussi des cours d’art dramatique à Vienne, mais sa première expérience fut déjà une performance, "sur une mère qui tue ses enfants". Voilà comment elle définit ses "actions" aujourd’hui : "Je dessine, je fais des objets à partir de ce que je trouve, comme des cartons, avec lesquels je joue et qui sont mes partenaires. Il y a cinq ans j’ai commencé à écrire mes textes. J’avais peur avant cela. Et je suis mon propre metteur en scène." Ses "actions" sont semblables à celles de plasticiens contemporains comme Jonathan Meese et John Bock. Un galeriste, Achim Kubinsky, vend ses objets et ses décors comme œuvres.

"Je prends mes sujets en lisant les journaux comme l’histoire de ce petit garçon violé de 5 à 18 ans. Je joue ce garçon qui ne peut plus parler que dans le noir et j’invente son langage, je deviens un objet, je parle du traumatisme dans sa tête."

Son lieu à Berlin est le "Ballhaus Ost", une ancienne salle de bal devenue centre d’art où des écrivains, danseurs, comédiens et plasticiens travaillent et présentent leurs travaux. Un collectif travaille avec des poupées, un autre avec les jeunes en lien avec la Volksbühne. Elle a créé le collectif "Gutes Tun" regroupant 4 à 10 ou 15 personnes et qui mène ces actions qui l’ont conduite déjà en Ukraine, aux Etats-Unis, en Russie, au Togo et au Festival de Liège. Le regard qu’elle jette sur la société est influencé, dit-elle, par son "léger autisme". "Je souffre du syndrome d’Asperger. Quand j’étais petite déjà, j’avais des difficultés à comprendre les sentiments des autres. Au théâtre, j’étais très isolée. De 10 à 12 ans, je me suis tue, ne disant plus que bonjour et bonsoir. A l’école, je ne comprenais pas les codes, surtout dans les disciplines littéraires. On m’a souvent traitée d’arrogante et d’asociale, ce qui m’amenait à baisser la tête mais alors, on me reprochait de ne pas regarder les autres !"

Danton Casanova

Elle est intéressée de voir comment les gens survivent à des drames. Comme ce qui se passe dans la tête d’une femme qui tue ses enfants. "20 novembre" illustre bien la démarche. "C’est une action." Colinet lui a proposé de travailler avec Lars Norén. Elle a suggéré de partir d’un terrible fait divers : un garçon tuant ses condisciples dans une école allemande. Elle est seule en scène, jouant le garçon révolté. Elle a aménagé le texte avec Norén, partagé la mise en scène et réalisé le décor. "Et surtout, après le spectacle, je dialogue avec le public comme je le fais toujours pour faire partager mes sentiments."

Le théâtre "pur" fut une période de sa vie. Essentiellement avec le metteur en scène Jürgen Kruse, mais aussi avec Peter Stein, Luc Bondy, Matthias Hartmann qui ont voulu travailler avec elle. "Mais le théâtre, c’est fini, il est trop hiérarchique et rigide." Elle fit une exception pour Ostermeier et "Nora". "Normal, je vis avec lui..." Ils étudient la possibilité de monter ensemble le "Danton" de Büchner. "Mais je ne supporte pas ce Danton Casanova traitant les femmes comme du bétail. La Révolution française n’a d’ailleurs en rien amélioré le droit des femmes, au contraire. Si je joue Danton, ce sera avec une énorme bite sur le ventre et entouré de femmes réduites à n’être que des trous !"

Elle adore Alain Platel (et Ariane Mnouckine), elle apprécie les comédiens belges qui ont l’avantage paradoxal d’éviter "le fonctionnarisme des comédiens allemands embrigadés dans des compagnies permanentes".

Qu’est ce qui la pousse ? "C’est dans la tête. Tous les artistes sont comme des drogués. Tout ce qe je vois, je pense à comment l’intégrer dans mes actions."

"Jeunesse blessée" encore au National, à Bruxelles, jusqu’au 14 mars. Tél. 02.203.53.03.