Scènes Anne-Cécile Vandalem injecte économie, écologie et géopolitique dans sa nouvelle création, au National.  Critique 

Comme dans les pièces précédentes de Das Fräulein (Kompanie), le décor occupe largement le plateau. Jusque dans les zones invisibles de la salle, scénographiée avec soin pour les scènes filmées. Un procédé semblable, quoique exposant davantage la technique cinématographique, était utilisé dans "Tristesses" (Prix de la critique du meilleur spectacle 2015-2016), création précédente et succès fulgurant - qui continue d’ailleurs de tourner, avec des dates prévues jusqu’en 2020 - d’Anne-Cécile Vandalem. L’intrigue, très marquée par la politique, se déroulait sur une île danoise.


De longue date aimantée par le grand nord, la metteuse en scène s’est, pour "Arctique", intéressée au Groenland, territoire constitutif du Danemark, et dont les ressources naturelles (gaz, terres rares, uranium…) sont rendues plus accessibles par les effets du réchauffement climatique. Des enjeux géopolitiques donc, mais aussi largement économiques et écologiques, assortis d’une dimension d’anticipation : Anne-Cécile Vandalem a imaginé un Goenland qui, "dans les prochaines années, serait une terre de convoitise pour les plus grandes puissances, un refuge que les Européens fuyant leurs pays en guerre tenteraient de rejoindre, un eldorado pour touristes fortunés, le dernier endroit fertile d’une planète exangue".

Les six passagers qui embarquent sur l’"Arctic Serenity" - ancien bateau de croisière dont la première traversée, en 2015, s’est soldée par une collision et une mise à l’arrêt - sont des clandestins dont, peu à peu, on va découvrir la raison d’être à bord, en ce mois de décembre 2025.

Le passeur et son assistante (Guy Dermul et Epona Guillaume) font monter un soi-disant acteur en repérage (Jean-Benoît Ugeux), une veuve portant les cendres de son mari (Mélanie Zucconi), une ministre incognito (Véronique Dumont)...

Fantômes et fantasmes

Jean-Benoît Ugeux en reporter sous couverture, face à Epona Guillaume (le phare du spectacle), comparse du passeur.
© Christophe Engels

Frédéric Dailly, Eric Drabs, Philippe Grand’Henry, Zoé Kovacs et Gianni Manente complètent la distribution. De la grande salle aux couloirs, cabines et pont du paquebot, il y a le présent de l’intrigue, et le sous-jacent, le hors-champ, tantôt parallèle, tantôt esquissant des flash-back où se révèlent les alliances et les rivalités, où se débusquent les fantômes et surgissent les fantasmes.

Abondamment documenté (terrorisme, questions de l’indépendance, Inuits) sans être documentaire, "Arctique" assume sa complexité au point de la surligner, par des longueurs notamment, parfois pesantes. Par aussi une esthétique fantasmatique, lynchéenne - des papiers peints graphiques à l’improbable trio de musiciens. De quoi nimber de mystère les questions que soulève Anne-Cécile Vandalem, tout en affirmant son style de plus belle.


  • Bruxelles, Théâtre national (grande salle), jusqu’au 3 février, à 20h15 (mercredi à 19h30). Durée : 2h10 sans entracte. De 8,5 à 21 €.  
  • Dans le sillage d’"Arctique" : expo "Allanngorpoq" (photos de Sébastien Tixier, jusqu’au 9 février), débat (Pôle Nord, dernier eldorado ?, le 27 janvier), Midis de la poésie (La ruée vers le froid, le 30 janvier). 
  • Infos & rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be
  • Namur, Théâtre, du 8 au 10 février. Infos & rés. : 081.226.026, www.theatredenamur.be