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unpontentredeuxmondes@lamonnaie.be

Opéra

Les deux rives de la culture

Martine D. Mergeay

Mis en ligne le 30/06/2009

Avec "Un Pont entre deux Mondes", la Monnaie transforme une utopie en réalité. En dix ans, le nombre de personnes concernées est passé de 500 à 5 400.

Durant ses deux premiers siècles d’existence, l’opéra a parlé des dieux et des grands de ce monde, mais depuis la fin du XVIIIe siècle (et la grâce de Mozart) et, plus tard, avec l’arrivée du naturalisme, puis du vérisme, puis du cruel XXe siècle, les opéras ont progressivement accueilli sur la scène des hommes de chair et de sang, de Traviata à Wozzeck, de Mimi à Goriantchikov. Aujourd’hui, à travers le sublime ou le trivial, héros et antihéros d’opéra envahissent chaque soir les plateaux lyriques pour représenter, au plus haut niveau, une culture dont une partie de ceux et celles qui l’inspirent sont exclus. C’est ce paradoxe que dément le programme de la Monnaie intitulé "Un Pont entre deux Mondes". Nous avons rencontré Marie-France Botte, co-fondatrice et directrice du programme, et Myriam Sommerstein, coordinatrice des projets.

"Le "Pont" fut créé en 1999, à la demande de Bernard Foccroulle - dans le décours des "événements" de 1966 et l’émergence d’une nouvelle idée de citoyenneté. Avec un point de départ très clair, figurant dans notre charte : si la culture est un outil de réflexion sur la communauté et l’individu, les pratiques culturelles se doivent d’être accessibles à l’ensemble de la société. Au-delà du service éducatif de la Monnaie - qui mène déjà une mission considérable en direction des jeunes, des écoles, des collectivités, etc -, nous souhaitions nous adresser spécifiquement à cette partie de la population qui se sent la plus étrangère à ces pratiques culturelles, pour diverses raisons généralement liées à l’exclusion sociale."

Pour y arriver, le "Pont" a tout d’abord fait un état des lieux et contacté les différentes initiatives susceptibles de collaborer avec elle - citons ATD Quart-Monde ou Musique Espérance - ainsi que les hôpitaux, les prisons, les centres psychiatriques, les CPAS ou encore le Centre de santé mentale Antonin Artaud (voisin), fondé à la fin des années 60 par un petit groupe d’artistes et d’intellectuels convaincus du pouvoir désaliénant de l’art Outre les structures officielles, il était indispensable de s’appuyer sur le monde associatif : les collectifs d’alphabétisation, les services d’accompagnement pour personnes handicapées, les centres d’aide aux sans-abri, aux réfugiés, aux sans-papiers, les maisons de repos, les maisons de quartier, etc, plus quelques partenaires culturels au prestige comparable à celui de la Monnaie (puissant facteur d’attrait !), notamment Bozar et le Concours Reine Elisabeth.

Tout ce réseau étant aujourd’hui solidement maillé, quelles sont les actions concrètes du "Pont" ? "Elles sont de deux types : nous proposons des visites guidées de la Monnaie - parfois associées aux petits concerts du vendredi midi et à un repas pris à la cantine -, l’accès aux avant-premières ou aux introductions des opéras, aux premières épreuves du Reine Elisabeth, à certains concerts du BOZAR, etc; et nous organisons nous-mêmes des ateliers de chant, à l’intérieur et à l’extérieur de la Monnaie (maisons de repos, prisons, une maison de quartier, cours d’alphabétisation), douze ateliers en tout, ouverts à des adultes de tous âges et dirigés par des musiciens, des musicologues ou des animateurs, tous spécialisés dans le domaine."

Pour chacune de ces activités, la Monnaie établit une convention claire, précisant les engagements des deux parties, et courant au minimum sur deux ans. "La régularité est une condition indispensable, c’est ce qui permet à la fois d’aboutir à des résultats concrets (dans les ateliers) et de se découvrir mutuellement, de faire circuler l’énergie et la créativité. En 1999, le projet touchait 500 personnes, aujourd’hui, elles sont 5 400."

Le service éducatif de La Monnaie ayant déjà largement son quota de missions, le "Pont" doit pourvoir à son propre financement : "Nous trouvons nous-mêmes 80 pour cent des 200 000 euros de budget, grâce à nos mécènes et à nos sponsors. En cette période pourtant difficile, tous ont confirmé leurs engagements, considérant que le contexte économique plaide plus que jamais en faveur de l’initiative".

Mais il n’y a pas que l’argent : "Il serait impossible de mener nos projets à bien sans le soutien de la Monnaie elle-même (et de nos autres partenaires culturels), à tous les échelons de la hiérarchie. Outre l’appui inconditionnel de Peter De Caluwé, ce qui tous les jours nous touche le plus, c’est la participation des équipes en interne. C’est très joli de dire qu’on invite un groupe de personnes âgées, ou handicapées, ou désorientées, au concert (parfois suivi d’un repas à la cantine de la Monnaie) ou à une avant-première ou aux épreuves du Concours, encore faut-il que ces personnes trouvent un véritable accueil Et là, la réponse du personnel, et même du public, est bouleversante. Ce n’est jamais facile, on tremble toujours un peu, mais l’émotion de tous en est décuplée. Il nous semble que c’est à ces moments-là, plus que dans toute autre circonstance, que l’expression de l’art, de la musique, de la beauté, trouve ses meilleurs destinataires".

Nous avons suivi un concert donné à la Monnaie (salle Fiocco, comble) par trois ateliers de chant - Les Eglantines, la Chorale Gospel et les chorales Bo Soley et Les Chourinettes - animés respectivement par Claude Demulder, Stefano Poletto et Jo Lesco. Professionnalisme de la direction, engagement des chanteurs, qualité du résultat artistique, sentiment qu’on s’amuse beaucoup, avec quelques perles - parfois très drôles - et de grandes vagues d’émotions, tout cela saute aux yeux et aux oreilles. Les échanges avec les "chefs" nous permirent aussi de mesurer l’ampleur du travail mené en amont - rien ne serait possible sans la vitalité des associations de terrain -, la puissance symbolique des "murs" de la Monnaie et l’étendue des compétences des animateurs. "Question répertoire, on démarre toujours avec les propositions des participants, explique Stefano Poletto, mais, très vite, ceux-ci découvrent que ce qu’il y a de mieux dans cette affaire, c’est le groupe lui-même "

Sortir de l’exclusion : à la fois le but et la condition de la culture.

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