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Critique
Eric Durnez : "Je suis parti du monde "
Laurence Bertels
Mis en ligne le 25/02/2010
Un soliloque, une phrase de quinze pages mouvementée, fragmentée, rebondissante ou languissante, un discours philosophique, jouissif, dépressif, rimbaldien, un délire imaginé en 2006 par Eric Durnez ébloui par l’au-delà de son jardin gascon.
Vite, cependant, un brouillard givrant recouvre les mamelons orangés du Gers qu’il croit apercevoir. Grisaille et limpidité se succèdent en son esprit. Accents de vérité quant au départ de Belgique et aux désillusions qui ont suivi.
"Je suis parti du monde en nonante-neuf pour m’entourer de terres en friche - désert prémonitoire -, loin de la ville dissonante, me dégager, fuir dans une tentative, peut-être la dernière, de naître, parce que le mouvement du monde est si rapide que se mélangent les couleurs de la toupie, parti avec l’espoir vertigineux de l’arrêter le monde, comme on arrête un train qui nous a éjectés, pour mieux y remonter, dans le froid de l’aube " Et ainsi de suite.
L’envie est grande de continuer à écrire ce texte, à le lire, à le dire et à l’écouter tant la musique couchée sous les mots d’Eric Durnez nous entraîne. Ecriture à deux tonalités, parfois baroque au sein de laquelle se succèdent les images, crues si nécessaire, enchevêtrées dans un entrelacs d’observations pleines du (non-)sens de la vie, puis soudain, une limpidité venue dire l’essentiel et l’humanité de cet auteur singulier " des nouvelles de mon enfance, des morts lointains s’invitent alors en moi, telle ma grand-mère qui me fit connaître, plus que toute autre femme passée, présente, à venir, la douceur d’être aimé de l’affection la plus simple, la plus limpide, une bienveillance à laquelle je dois de n’avoir pas sombré [ ] son rouge à lèvres qu’elle utilisait pour rehausser le teint de ses pommettes, les odeurs mêlées de tomates fraîches, de persil, d’oignons grillés, la musique de sa machine à coudre, la tonique astringence du bloc de savon blanc avec lequel elle lavait mon corps de maigre enfant "
Dramaturge, mais pas seulement, comme l’ont entre autres prouvé les "Contes à réchauffer" et cet ensorcelant "Childéric", Eric Durnez, plusieurs fois primé, écrit depuis quinze ans et nous parle ici aussi de ce travail d’écriture. Parti donc de Belgique, "puisqu’il faut l’appeler par son nom", en 1999, il s’est installé dans le Gers pour un exil de mille kilomètres. Mais que représentent mille kilomètres ? interroge-t-il. C’est là, dans son jardin, qu’il a rempli sans s’arrêter un entier bloc de feuillets et s’est dit étonné de l’intérêt que les premiers lecteurs ont manifesté pour cette logorrhée qu’il qualifie d’un "genre littéraire incertain".
Pour porter ce texte à la scène, pour le transmettre, le partager, lui donner vie, qui d’autre que Thierry Hellin, au sommet ici de son talent ? Ces deux-là, décidément, sont faits pour se rencontrer, se compléter, se continuer.
Créé au Vrak festival puis joué au Festival au Carré à Mons, l’été dernier, "Childéric", par l’Atis et Une Compagnie, a enchanté la Montagne magique au cours d’un focus consacré à Thierry Hellin, comédien multiple capable de tenir seul le public en haleine au fil d’un monologue envoûtant, puis, ensuite, d’étonner les petits par un solo sensoriel et visuel tel "Saletam" qui, de sa paille, s’ébroue et s’éveille au monde sans un mot. Donc, bâti comme un roc au cœur tendre, barbu, hirsute, vêtu d’un pull lâche, assis du haut de son tabouret, calme et puissant, Thierry Hellin, de sa voix grave et chaleureuse, avec un naturel savamment étudié, un semblant de détachement puis une incarnation complète du personnage, parle au nom de l’auteur sous la direction de Giuseppe Lonobile.
Voix off, musiques d’Olivier Bilquin et Fabrizio Minichiello, notes de clavecin et légères digressions ponctuent justement un écrit qui ne voulait pas l’être et lui donnent le relief nécessaire au théâtre.
Thierry Hellin jette de temps à autre un regard sur ses notes, fait mine de se tromper, écoute l’écho de sa voix, approche ou éloigne son micro, envoie les mots au fond de nos cœurs puis peu à peu, se lève en s’appuyant sur la barre du tabouret, entre en transes pour répéter à l’envi qu’alors "il peut sembler juste de quitter". Moment d’intensité, où tout peut basculer et que seul le talent peut véritablement transcender.
Bruxelles, Théâtre Marni, les 2, 3 et 4 mars à 20h30. Rés. : 02.639.09.80, www.theatremarni.com
Savoir Plus
Infos : 0474.76.15.44 ou atistheatre@yahoo.fr
"Le fils de la vodka-menthe" suivi de "Childéric", Eric Durnez, Ed. Lansman, 56 pp., env. 9 €.
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