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Opéra | Critique
"Idomeneo", la violence et l’innocence
Martine D. Mergeay
Mis en ligne le 18/03/2010
Il est des productions qu’on admire sans y adhérer, d’autres qui saisissent à la gorge malgré leurs défauts. La nouvelle production d’"Idomeneo, Re di Creta" donnée en ce moment à la Monnaie appartiendrait à la seconde catégorie.
Compte tenu de la teneur du livret - la fin de la guerre de Troie, le retour du roi de Crète, la promesse d’un sacrifice aux dieux, les amours contrariées, le malheur d’une nation - et de la capacité d’Ivo Van Hove à relier chaque situation critique à notre actualité, on s’attendait à l’artillerie lourde, aux salles de presse et aux ceintures d’explosif. On les retrouve effectivement dans l’arsenal, mais c’est encore une tout autre approche qui domine l’opéra : dès l’ouverture - avec projection d’images domestiques révélant, par touches, les liens entre le président et son petit garçon -, tout vise à sortir les personnages de leurs archétypes pour leur octroyer une identité forte et exclusive et intensifier d’autant le déroulement du drame. L’excellente distribution des "jeunes" - Sophie Karthäuser (appelée en renfort in extremis !) en Ilia, Malena Ernman en Idamante et Alexandrina Pendatchanska en Elettra - donne à ces trois rôles une crédibilité exceptionnelle, jusqu’au dénouement et à l’air final d’Elettra, tombant généralement à plat et trouvant ici tout son sens. Dans le rôle du "père", Idomeneo, le ténor américain Gregory Kunde atteste une belle présence (façon Bill Clinton enveloppé), et, à l’occasion, des aigus assurés, mais aussi une instabilité vocale gênante. Quant à Kenneth Tarver (très Obama, pour le coup), il se révèle le plus mozartien de la bande, campant Arbace en directeur de com’, élégant et attentif. Avec encore le ténor Nigel Robson, le grand-prêtre, et la basse Peteris Eglitis, la Voix.
Lors de son interview (LLB du 12 mars), Ivo Van Hove évoquait les trois forces qu’il distinguait dans la pièce - militaire, politique et religieuse -, chacune occupant un acte. Dans les faits, cette distinction apparaît moins que la montée progressive d’une violence irrationnelle et meurtrière - le terrorisme -, réponse des "dieux" (des hommes) aux illusions de toute puissance, au mensonge, aux conflits mal résolus. Violence entraînant la perte de l’innocence (la mort des enfants) mais pouvant être dépassée par la prise de conscience des hommes (la Voix). Van Hove aura été jusqu’au bout, et ça se tient.
Signée Jan Versweyveld, la scénographie est complexe, mêlant les décors, la vidéo et l’image filmée live, mais toujours efficace, avec des moments d’ineffable poésie (présence de la mer ).
Sous la direction du Français Jérémie Rhorer, la musique de Mozart connaît un allant et une vitalité directement liés aux péripéties du plateau, mais payés de désordres dans les cuivres et d’un manque flagrant d’abandon dans les passages plus lyriques. Enfin, le chœur - qu’on pourrait citer en premier - se distingue par des qualités vocales nouvelles (brillance et richesse de timbres) et un formidable engagement scénique.
Bruxelles, la Monnaie, jusqu’au 3 avril. Infos & rés. : 070.233.939, www.lamonnaie.be
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