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arts visuels
L’obscur et le clair
Marie Baudet
Mis en ligne le 19/03/2010
Une chance, presque un hasard, quelques voitures traversant Montréal jusqu’à ses rives aux entrepôts industriels, peu fréquentées par les visiteurs de la métropole mais où se retrouve, par un radieux jour de fin mai-début juin 2009, une petite douzaine de programmateurs. Alors que se tient le Festival TransAmériques, in et off, Stéphane Gladyszewski présente, en off du off, dans le studio-laboratoire où il travaille, sa dernière pièce en date. Quelques chaises, tabourets, coussins de fortune pour une poignée de spectateurs posés au cœur même de la "boîte noire". Le solo sur soi commence.
Une toute petite heure plus tard, sur le trottoir, le soleil brille ardemment après cette parenthèse dont on sort bouleversé, troublé, étourdi, ébloui, ému. Rien que ça. Que s’est-il passé ?
Chorégraphe (monde dans lequel il est entré par le biais du contact-improvisation) et interprète (notamment pour la Cie Daniel Léveillé Nouvelle Danse), l’artiste ne propose pas ici à proprement parler de danse. Egalement photographe et vidéaste, diplômé de l’Uqam en arts plastiques et de l’université Concordia en études interdisciplinaires, il a mis au point un dispositif technologique sophistiqué, notamment pour la captation, la projection des images et l’éclairage ciblé. Sophistication imperceptible, à vrai dire, pour un effet phénoménal sur la perception. On cherche en vain le terme qui équivaudrait à "inouï" pour qualifier les images fulgurantes de ce spectacle, cette performance, cette installation. Invu ? Quelque chose comme ça.
Car on se trouve là, certes dans un contexte scénique, mais aussi voire surtout dans l’univers des arts visuels et numériques, de ceux qui questionnent le regard, qui même le mettent en doute. Tous les sens, d’ailleurs, s’éveillent aux prises avec "Corps noir", s’entrecroisent, vont jusqu’à se confondre, se troubler.
L’envers du corps, du décor, du miroir. Le fond de l’esprit, des désirs, de la mémoire. Tout cela sous-tend une pièce sous-titrée "L’inconscient convié". Qui donc, au-delà de son travail palpitant sur l’interaction du corps avec les images, l’environnement sonore et les objets, met en scène la personne, l’artiste, l’homme. Intense, le moment est aussi intime. Stéphane Gladyszewski a choisi de s’exposer, de se faire l’objet de sa propre enquête, réalisant, sans rien sacrifier artistiquement, une espèce de portrait prismatique. Car l’art qu’il pratique est diffracté, de même que l’humain est multiple, produit de son histoire, producteur des histoires qu’il traverse ou qu’il imagine. Ainsi l’artiste a-t-il inséré à la pièce des extraits d’un reportage sur son père - qu’il voit rarement - et les éléments d’un test de Rorschach auquel il s’est soumis. Convocation de l’inconscient, en effet : des obsessions aux fantômes, des sentiments indicibles aux réminiscences fugaces.
Pour "dire" tout cela - qui jamais ne sera simplement narratif mais s’inscrit plutôt dans le registre de l’immersion -, en fulgurant créateur, Stéphane Gladyszewski marie la glace et la vapeur, la matrice et la psychanalyse, l’obscurité complète et les flashes intenses, la peinture et la danse, l’onirique et l’organique. Avec, toujours et au milieu, cet être qu’on suit, qu’on perd, qu’on devine. Avec, toujours, la lumière et l’obscurité pour essentiels partenaires, comme réinventant, en direct, et en trois dimensions, les bases du cinéma : l’art pur du mouvement dans lequel viennent s’imbriquer, subtilement mises en œuvre, les notions et techniques de persistance rétinienne, d’espace fragmenté, d’images dédoublées pour, au final, repousser les frontières du corps, de sa représentation, de son illusion. De sa dislocation. De sa fusion. De son évaporation.
Notons qu’en physique, les termes de corps noir désignent un objet absorbant totalement la lumière à toutes les longueurs d’ondes. L’absorption ici concerne non seulement la lumière, matière hautement active de la performance, mais les leitmotive d’une œuvre et d’une vie que sont les racines, le sexe, le désir, la mort.
"Nous sommes admis à un moment hors du temps, de l’ordre du privé", écrit à propos de "Corps noir" Jo Dekmine, qui prend le risque de présenter, au Théâtre 140, cet objet "jamais vu", furieusement étrange, infiniment beau, qualifié par son créateur de "mise en scène du corps dans un délire d’accessoires et d’objets de textures diverses".
Nous sommes témoins d’une méditation radicale, d’un combat sans autre combattant ni issue que soi-même, d’un acte artistique et personnel bouleversant par sa façon d’oser l’alliance - pas inédite mais ici si humble et ambitieuse et folle et fragile et complexe - de l’esthétique et de l’émotion.
Tout un été, tout un hiver ont passé depuis cette expérience hors du commun, littéralement extra-ordinaire. Le frisson, lui, est resté.
Savoir Plus
Roubaix (F), Gymnase, le 20 mars à 17h, en ouverture de Repérages, festival international de la jeune chorégraphie, collaboration entre Danse à Lille et Charleroi/Danses. Infos : www.charleroi-danses.be
Bruxelles, Théâtre 140, du 23 au 25 mars à 20h30. De 8 à 15 €. Infos & rés. : 02.733.97.08, www.theatre140.be ou www.ticketnet.be
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