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Critique
Guitry dissèque la jalousie
Philip Tirard
Mis en ligne le 29/07/2010
La "Jalousie" date de la Première Guerre mondiale : elle fut créée au Théâtre des Bouffes-Parisiens le 8 avril 1915. A 30 ans, Sacha Guitry s’est déjà fait un prénom et compte plusieurs succès théâtraux à son actif, tels "Nono", "La Prise de Berg-op-Zoom" ou "Le Veilleur de nuit". Il est marié depuis huit ans à la comédienne Charlotte Lysès et ne sait pas encore qu’ils se sépareront deux ans plus tard.
A-t-il déjà éprouvé le terrible tourment qu’a décrit Shakespeare dans "Othello" et sur lequel Fernand Crommelynck écrira en 1919 son magistral "Cocu magnifique" ? Toujours est-il que Guitry en parle avec une science, une profondeur et une humanité peu banales dans ces trois actes fins et drôles que la Comédie-Française mettra à son répertoire en 1932.
C’est une comédie qui a bien résisté au passage du temps et qui, quand bien même le metteur en scène et scénographe David Michels l’a placée dans un décor et des costumes (Ludwig Moreau) années 1930, reste proche de nous. A preuve, les vives réactions du public de Nivelles, lors de la troisième représentation du spectacle d’été des Galeries dans le jardin de la cure de Baulers, samedi dernier.
Comme toujours chez Guitry, l’argument est simple voire mince. Albert Blondel, "un homme de 40 ans qui n’est pas mal de sa personne et qui est élégant" , précise l’auteur, rentre chez lui une demi-heure plus tard que d’habitude. Seul en scène, sanglé dans un costume trois pièces gris clair, Michel Poncelet lance le monologue d’ouverture avec sa précision et sa faconde coutumières. L’homme cherche désespérément un prétexte à cette dérogation à "son existence réglée comme du papier à musique" . C’est qu’il a suivi une jeune femme dans la rue et a commis sa première infidélité après huit ans de vie conjugale sans nuages. Il est au comble de la confusion lorsque le domestique lui apprend que "Madame n’est pas encore rentrée" . Quand enfin elle survient et lui explique son retard par le motif que lui-même avait inventé, il est pris d’un violent soupçon.
La morsure de la jalousie est profonde et tenace. Il lui faut non la preuve que sa femme l’a trompé, mais celle du contraire. Comme le fait finement observer la mère (sobre et juste composition de Jacqueline Paquay) à sa fille : "Aïe ! Cette preuve-là est moins facile à trouver que l’autre." Sincèrement blessée puis furieuse, Cécile Florin est parfaite en épouse outragée par l’injuste et subite obsession de son mari.
Pierre Pigeolet a trois jolies scènes en écrivain célibataire, ami du couple et objet du soupçon du mari. La première le met aux prises avec la dactylo godiche et énamourée à qui il dicte son roman (désopilante Laure Godisiabois), la deuxième avec le mari qui lui pose les questions les plus incongrues sur son emploi du temps, la troisième avec l’épouse éplorée qu’il va tenter de consoler.
Entre rires et émotion, dans une enfilade de rosseries, d’aphorismes et de moments d’abandon, le spectacle file à vive allure et l’on en vient presque trop vite au dénouement. L’issue est heureuse, comme presque toujours chez Guitry, qui confessait dans "Théâtre, je t’adore" : " Au risque de passer aux yeux de quelques-uns d’entre vous pour un homme qui retarde et n’est pas à la page, je vous déclare bien franchement que je préfère la beauté à la laideur, la santé à la maladie, la bonne éducation à la vulgarité et la gaieté à la tristesse."
Compagnie des Galeries, en tournée en Wallonie et à Bruxelles, jusqu’au 1er septembre. Durée : 1h30. Rens. et rés. : 02.513.39.60 et www.trg.be
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