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Médée, la plume et le mouvement

M.Ba.

Mis en ligne le 21/09/2011

La figure mythique, tracée par Pascal Quignard, est habitée par Carlotta Ikeda.

Personnage mythique, figure tragique qui a traversé au fil des siècles la littérature, le théâtre, l’opéra, le cinéma (lire ci-contre et en pages 18-19), Médée exerce un attrait particulier sur Pascal Quignard et Carlotta Ikeda. Lui, écrivain érudit, amoureux de la musique et de l’art, auteur notamment de "Tous les matins du monde", signe "Medea", basé sur la Médée d’Euripide, et lit sa version du mythe. Elle, légende du butô avec sa compagnie Ariadone, chorégraphe et danseuse, l’incarne.

Entre ces deux-là, artistes de l’intériorité, chez qui le dire ne se résume jamais au langage, rôde quelque chose comme la puissance silencieuse de la méditation.

Roman, essai, fragment, portrait, fiction, philosophie, histoire, mythologie sont autant de facettes de l’œuvre de Quignard (une cinquantaine de titres - dont les "Petits traités", "Le Sexe et l’effroi", "Terrasse à Rome" ou encore "Les Ombres errantes" qui lui valut, en 2002, un Goncourt discuté - abondamment traduits) qui embrassa la musique, s’engouffra dans les métiers aussi de l’édition pour, finalement, se consacrer à l’unique et profuse littérature.

Si la passion et l’effroi traversent les sujets qu’il embrasse, les voici liés plus que jamais dans le texte incisif, dépouillé, qu’il livre dans "Medea". Médée qui, de longue date, fait partie de ses réflexions. Ainsi, dans "Le Sexe et l’effroi" (1994), évoque-t-il le tableau d’Eugène Delacroix "Médée sur le point de tuer ses enfants", autrement intitulé "Médée furieuse" (reproduit en p. 18).

Ce sont les ténèbres plutôt que la fureur qu’explore le butô, cette langue noire, cette danse éclose sur les cendres du Japon d’après la Seconde Guerre mondiale et Hiroshima. Le genre prit sont essor dans les années 60, dans un contexte qui faisait un tabou des représentations de la mort ou du corps hors normes. Soudain, le mélange s’opérait entre les traditions anciennes, japonaises et orientales, d’une part, et les courants occidentaux contemporains inspirés par Genêt, Lautréamont ou Sade, ainsi que la chorégraphie expressionniste des années 30. Le tout, dans ce laboratoire volontairement marginal, composant ce que Jean Baudrillard décrivit comme un "théâtre de la révulsion, de la convulsion, de la répulsion", par "des corps recroquevillés, larvaires, tordus, électriques, immobiles".

Septuagénaire aujourd’hui, installée de longue date en France, Carlotta Ikeda découvrit, dans les années 70, ce champ neuf, jeta son corps formé à la danse classique dans cette bataille inédite. En 1974, elle fondait sa compagnie, Ariadone, composée uniquement de femmes - et qu’accueillerait régulièrement à Bruxelles le Théâtre 140. Ainsi, porta-t-elle le butô sur la scène internationale.

Art tellurique, conjonction dans l’infime des extrêmes, cette danse frôle ici l’abîme, l’impensé, l’impensable, sans crainte de rencontrer la parole. De ce spectacle singulier où deux présences cohabitent - l’une portant le récit par la voix, l’autre habitant du geste l’histoire, la douleur, la fureur -, Alain Mahé signe la partition musicale. Saxophoniste, spécialiste du jazz et des musiques improvisées mais aussi de la musique électroacoustique et électronique, le compositeur collabore régulièrement avec, entre autres, Josef Nadj, François Verret, les frères Forman ou Carlotta Ikeda.

Bruxelles, Bozar (salle M), les 23 et 24 septembre à 20h30. En français, surtitres néerl. Le jeudi 22 septembre à 20h30, rencontre littéraire avec Pascal Quignard. Infos&rés. : 02.507.82.00, www.bozar.be

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