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"La douleur" bouleversante et si humaine de Duras
Guy Duplat
Mis en ligne le 31/01/2012
Est-ce encore de la littérature ? Est-ce du théâtre ? Avec "La douleur" de Marguerite Duras, on est au-delà, ou en deçà. On plonge dans l’indicible, dans un texte rare et bouleversant qu’on pourra entendre les 3 et 4 février au palais des Beaux-Arts à Bruxelles.
Dominique Blanc voulait dire ce texte déchirant, ce cri à la vie. Elle a expliqué qu’elle s’était décidée quand elle a lu cette phrase de Duras : "La douleur est une des choses les plus importantes de la vie." "Cette phrase a réveillé au plus profond de moi une chose de l’ordre de l’émotionnel, d’inconnu aussi."
Elle avait déjà joué en 2003 un "Phèdre" mémorable mis en scène par Chéreau qu’elle connaît depuis 1981. Elle a repris alors contact avec lui pour lui demander de la mettre en scène dans ce texte. Et miracle, il a accepté, avec l’aide du chorégraphe Thierry Thieu Niang. "C’est un phénoménal texte de survie, commente Chéreau. Marguerite Duras semble se détruire, elle dit les ravages de l’attente sur son corps, son besoin d’espace, de solitude. Mais elle tient. "
"La douleur" sur scène, c’est une grande comédienne seule sur un immense plateau noir, assise près d’une table. Un texte qui ose creuser dans la douleur et les détails cliniques de la vie, avec un grand metteur en scène. Et on obtient un spectacle au-delà du théâtre et de la littérature, dans la chair de la chair.
Dominique Blanc joue aussi au cinéma " mais le théâtre, lui, nous avait-elle dit, ne vous épargne rien. C’est l’art de l’humilité, de l’exigence. Il n’y a pas moyen de tricher. Le cinéma est trop narcissique. Je serais asphyxiée de n’être que là. J’ai besoin de me remettre en question au théâtre, d’y jouer à nouveau ma vie comme à la roulette russe". Une phrase qui prend toute sa force quand on la voit jouer dans "La douleur". Nous l’avons interrogée.
Vous venez pour la première fois de jouer dans un opéra à Madrid, avec Gérard Mortier et Peter Sellars.
J’étais la récitante du texte de Gide dans "Perséphone" de Stravinski, pour lequel Peter Sellars avait convié des danseurs du Cambodge. J’avais déjà été invitée par Mortier à l’Opéra Bastille pour réciter des poèmes et, une autre fois, pour prendre la voix de Simone Veil dans un opéra contemporain, mais c’est la première fois que j’ai pu suivre la création d’un opéra depuis ses débuts.
Vous jouez deux soirs “La douleur” à Bruxelles, un spectacle que vous avez déjà joué des centaines de fois avec un énorme succès.
Je n’ai pas fait le compte mais j’ai commencé à en faire une lecture en 2007. C’est devenu un spectacle en 2008 qui a tourné pendant un an et demi en France où nous avons fait les trois quarts du pays. Nous avons ensuite tourné à l’étranger, mais je peux vous dire qu’il n’y eut pas un seul soir où, en attendant dans ma loge, je me serais dit que je ne voulais pas y aller. Chaque soir, c’était la même émotion, le même plaisir. Il y a un tel ressort dramatique dans ce texte, quelque chose de si bouleversant. L’écriture intense, chirurgicale de Duras me fascine. Il est important de raconter ce texte, de partager cette histoire si proche de nous tous, de notre humanité. Je n’ai pas fait que ça depuis quatre ans, j’ai fait du cinéma, de la télévision, etc., mais chaque fois que je revenais à ce texte, c’était un bonheur. Je pensais arrêter après Bruxelles mais, déjà, on me demande de le jouer à Montréal pour l’inauguration du nouveau Théâtre National.
Paradoxalement, cette douleur intense de l’attente, cette confrontation à la souffrance, sont aussi une formidable exaltation de la vie.
Le génie de Patrice Chéreau a été de réaliser ce montage extrêmement intelligent, comme s’il y avait des actes successifs se terminant finalement sur la vie. La pièce en devient un cri d’espérance. J’ai souvent joué des rôles tragiques comme Phèdre, avec Chéreau, mais j’avais envie d’un texte menant à la lumière et à la vie. La douleur est transcendée. Dans le métier que je pratique, j’ai la chance de pouvoir utiliser ce matériau de douleur et de souffrance pour servir la vie.
On est au lendemain de la guerre et Duras est une femme forgée par la Résistance.
Comme à Madrid, je ne devais pas jouer tous les soirs, j’ai eu le temps de lire la biographie de Duras par Jean Vallier et j’y ai découvert que Duras, au début de la guerre, ne savait pas, ne comprenait pas vraiment les enjeux. C’est la Résistance qui l’a forgée, qui a fait qu’elle a pu comprendre. J’ai été à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) à Caen retrouver l’original de ses cahiers de guerre. J’y ai vu son écriture quasi sans retouches, avec ses mots sans complaisance. Son texte va au fond de nous-mêmes, de nos fragilités et de nos courages.
Le spectacle ne dit pas que Duras, après avoir soigné Robert Antelme, lui dit qu’elle le quitte.
Robert Antelme avait déjà une autre amie et Duras n’était pas une femme fidèle. Mais Chéreau, et j’aime bien ce choix, se centre sur un trio de Duras-Antelme-Lamy, sur une trinité toute portée sur la vie.
Il y a dans “La douleur”, des passages magnifiques sur la leçon à tirer de tant d’horreurs : “La seule réponse à faire à ce crime, c’est d’en faire un crime de tous. De le partager. De même que l’idée d’égalité, de fraternité. Pour le supporter, pour en tolérer l’idée, partager le crime.”
C’est un des moments les plus forts du texte, ajouté sans doute en 1985. Je ne sais pas comment cela se passera à Bruxelles, mais je l’ai joué du Brésil au Japon, et bien souvent, à la fin du spectacle, les gens se lèvent. Pas seulement pour moi, ils répondent en fait à cette demande de partage du crime faite par Duras. Ils répondent à sa question par un geste fort que j’ai même vu faire en Allemagne.
Quel est votre lien avec Chéreau ? Est-ce sa profonde humanité, comme en ont les spectacles de Pina Bausch ou Alain Platel ?
Ces trois artistes touchent à l’universel, ils bouleversent tout le monde. Ils ont une profonde connaissance de l’être humain, mais attention, cela demande beaucoup de travail. Chéreau fut le premier avec qui j’ai travaillé, à Nanterre, pour "Les bonnes". Et j’ai continué avec lui au cinéma ("La reine Margot") comme au théâtre ("Phèdre"). J’ai une profonde admiration pour son exigence et son intégrité et une tendresse pour lui qui, le premier, m’a vue. Quand j’ai repris "La douleur" après une interruption, je lui ai demandé de revenir pour m’aider. Il l’a fait avec cette même exigence et ce talent qu’il peut donner tant dans l’opéra que le théâtre ou le cinéma.
Savoir Plus
"La douleur" au palais des Beaux-Arts, vendredi 3 et samedi 4 février à 20h30. Rés. : 02.507.82.00.
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