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Critique

Qui est qui dans la brume

Marie Baudet

Mis en ligne le 12/03/2010

De Paul Pourveur, Hélène Gailly façonne au Rideau le trouble de “White-out”.

Ecrivain de l’équivoque, de l’ambivalence, de l’ambigüi, Paul Pourveur (né à Anvers en 1952, vit dans le Brabant wallon, écrit tant en français qu’en néerlandais) se montre ici, dès le titre, explicite dans le trouble. "White-out", c’est le flou annoncé, le brouillard dans lequel est plongée la ville depuis plusieurs semaines. Nulle vapeur blanchâtre pour autant n’envahira le plateau : les mots, nombreux, et les accessoires, rares, suffisent à façonner ce monde aux contours et aux sentiments jamais nets.

Une femme (Anne-Sophie Wilkin), qui se dit passionnée et enceinte, erre dans les rues brumeuses à la recherche d’un certain Klaus. Elle entre chez un homme (Serge Demoulin), qui se dit menuisier et dont les propos traduisent un sens certain de la dérision, sinon du cynisme, en même temps qu’une sempiternelle référence à "Autant en emporte le vent"; Rhett, Scarlett et la géographie de leur parcours n’ont pour lui pas de secret. Aucune certitude ne perce pourtant l’atmosphère de la rencontre de ces deux-là. Effet du brouillard : les sens se font confus, sentiments, sensations, directions, tout perd consistance. Que reste-t-il alors ? Le langage. Or même là les repères se brouillent, les pistes se dissolvent une à une.

Ce n’est pas cependant du non-dit que se compose le théâtre de Paul Pourveur (prix de la critique du meilleur auteur 2008-2009 pour "Shakespeare is dead, get over it" et "L’Abécédaire des temps modernes", là où Serge Demoulin obtenait celui du meilleur acteur pour "Dom Juan" et "Hamelin") qui, à l’allusion évocatrice, semble préférer l’illusion énigmatique. Dans le théâtre d’aujourd’hui, "le spectateur devient un peu écrivain, construit sa structure, son histoire", note Paul Pourveur, qui dit aimer à "regarder la réalité comme une banque de données interreliées".

Ainsi, pris ici dans la spirale du langage, les personnages eux-mêmes jouent, les rôles se télescopent, sans que jamais une révélation vienne mettre un terme au mystère ni ne résoudre la situation, ce huis clos peut-être amoureux. Ou pas. Ce duo peut-être complice. Quoique. Toujours le doute se faufile, sur les marches de l’escalier miniature que construit l’homme, entre les doigts aux ongles vermillon de la femme, parmi leurs mots, leurs attitudes, préoccupation de l’une, désinvolture de l’autre. Un élan de tendresse se trouve aussitôt balayé d’un accès de colère, d’une vague de désarroi, d’une brutale fatigue.

Vacillements et juxtapositions : voilà ce qui, dans l’œuvre de l’auteur - dont elle est familière -, continue de séduire Hélène Gailly. Sa mise en scène épouse l’indéfinissable de "White-out" plutôt que de chercher à le cadrer. C’est, avec l’humour sous-jacent qui l’irrigue, une force de ce spectacle dont l’apparente simplicité s’ouvre à toutes les lectures, voire à tous les fantasmes.

La scénographie et les costumes, simples et intemporels, sont signés Emilie Cottam. Un clin d’œil fait se retrouver sous cadre une queue de poisson et trois papillons : métaphores de conclusion hasardeuse ou de début imperceptible aux conséquences imprévisibles.

Bruxelles, Rideau (Studio du Palais des Beaux-Arts), jusqu’au 1er avril à 20 h 30 (mercredi à 19 h 30, dimanche à 15 h). Durée : 1 h 30 env. De 10 à 20 €. Rencontre-débat avec l’équipe de création, en présence de Paul Pourveur, le 17 mars après la représentation. Entrée libre.

Infos & rés. : 02.507.83.61, www.rideaudebruxelles.be

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