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Quelle est encore notre emprise sur notre vie ?

Guy Duplat

Mis en ligne le 21/01/2012

Lancement du projet européen : “Villes en scène” : “comment vivre ensemble”. “Exils” de Fabrice Murgia est accompagné d’un vaste programme sociétal.
Rencontre

Les indignés, le printemps arabe, la crise : notre société bouillonne. Et la question du comment vivre encore ensemble se pose dramatiquement dans nos villes. C’est la base d’un projet européen porté par six grands théâtres et qui sera lancé mardi au National à Bruxelles (lire ci-contre). Projet artistique, il sera néanmoins aussi accompagné de nombreuses activités "sociétales" : projets photos, travail dans une école (lire ci-dessous), ateliers divers.

Pour lancer "Villes en scène", Jean-Louis Colinet, directeur du National, a pensé à Fabrice Murgia, proche ne fût-ce que par son âge (28 ans), de ce que ressent la jeunesse sur le "comment vivre". Après son succès international pour "Le chagrin des ogres", après "Chronique d’une ville épuisée" et "Dieu est un DJ", il crée "Exils" (avec "s"). " Ce n’est pas un spectacle sur l’espace Schengen, nous dit-il. Exils est relié à un fil conducteur : le sentiment qu’ont les moins de 30 ans aujourd’hui, de passer à côté de leurs vies, de devoir se regarder de l’extérieur, de ne plus être dans leurs corps. Cela se sent surtout dans le travail. Quelle est encore notre emprise sur notre vie ? Comment puis-je dévier de mes origines ? La deuxième idée est celle de la citoyenneté : comment peut-on alors construire encore une Europe ensemble, quand celle-ci est devenue une Europe forteresse, une Europe antidémocratique ? J’ai fait des recherches sur la politique européenne vis-à-vis des migrants et sur le rôle de Frontex, sa "police" des frontières. Je l’ai vu aussi depuis le Sénégal où je travaille à Footi, une école d’acteurs, et où j’ai rencontré Kabila qui a mené ce travail avec moi et qui joue dans Exils." Dans le cadre de sa préparation, Fabrice Murgia a décortiqué les mécanismes en cours et a pu visiter le centre fermé de Vottem. Pour faire venir Kabila, il a dû ferrailler plus de quatre mois avec l’Office des étrangers et quand le National a proposé d’inviter sa femme pour la première, ce fut un refus net. "De quel droit ferme-t-on ainsi les frontières , se demande Murgia. La libre circulation n’est-elle pas pourtant un droit fondamental de tout homme ?"

Dans le spectacle, quatre destins vont se confronter. D’abord, un homme en burnout dans son travail (une forme aussi d’exil), ensuite un clandestin arrivé à Lampedusa et joué par Kabila, ensuite encore un personnage qui apprend qu’il va mourir et qui, alors, achète une poupée sur Internet pour lui raconter sa vie et l’aider à définir ce qu’il fera des jours qui lui restent. Enfin, une gardienne de centre fermé (jouée par Jeanne Dandoy) qui doit expulser les migrants et qui n’en peut plus. "Elle pète les plombs en brulant son uniforme dans une cabine téléphonique qu’on devine être celle qui relie les migrants à leur famille au pays ."

Comme toujours chez Murgia, le propos est porté par une mise en scène multimédia, poétique, imaginaire autant que documentaire. La scénographie prévoit des "voiles " qui " floutent les acteurs" et sur lesquels on peut projeter des vidéos, y compris captées en direct. " Il ne s’agit pas de faire de l’abstraction, mais j’aime qu’il y ait un certain flou (il y a aussi une scène improvisée chaque soir), quelque chose de sensoriel, proche des arts plastiques, une insistance sur une couleur, sur un texte, sur un temps." La musique aussi est importante avec les performances musicales sur scène de Yannick Franck. Fabrice Murgia est aussi enfant de l’exil, avec un père italien venu jadis chercher du travail et une mère d’origine espagnole. Il a vu que " quelque chose chez nous est gris, avec la perte des utopies et des rêves, on gratte nos tombes. La maladie viendra de l’intérieur de nous, dit-on. Alors que les migrants qui entreprennent pourtant des voyages très dangereux, gardent un rêve, même très naïf. Ils se prennent plein de baffes, mais restent nourris d’utopies ".

Savoir Plus

Exils, au Théâtre National du mardi 24 janvier jusqu’au 11 février.

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