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"C(h)œurs" d’Alain Platel
Guy Duplat
Mis en ligne le 24/01/2012
Gérard Mortier réussit tout depuis qu’il a quitté Paris", titrait hier "Le Monde" en parlant avec enthousiasme du dernier opéra monté par Peter Sellars à l’Opéra de Madrid, le Teatro real, dirigé depuis deux ans par l’ex-directeur de La Monnaie.
Gérard Mortier (notre photo) était justement hier à Gand, sa ville natale, pour présenter son nouveau grand projet : "C(h)œurs", un spectacle du chorégraphe Alain Platel autour des chœurs de Verdi (et Wagner), avec un orchestre, un chœur de 80 chanteurs et 10 danseurs. Un méga-projet qui s’annonce merveilleux, dans la foulée des spectacles d’Alain Platel sur Bach ("Iets op Bach") et sur Mozart ("Wolf"), deux véritables évènements qui ont touché le public par leur formidable humanité et leur manière totalement neuve de parler de la musique. "C(h)œurs" explorera la tension entre le groupe et l’individu, cherchera à quel point la beauté d’un groupe peut être dangereuse (le nationalisme), et comment l’individu peut être responsable dans le groupe (Platel cite "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell). "Pour le résumer, explique Alain Platel, ce sera un hommage à la condition humaine, à notre manière de survivre, de combiner l’émotion et la rationalité, de lutter pour garder sa personnalité face au groupe." Platel cite Marguerite Duras qui disait : "la vraie démocratie, c’est 7 milliards de gens qui subissent ensemble la fin du monde."
"C(h)œurs" sera créé à Madrid le 12 mars avant de tourner, et passera en juin à Bruges, au Concertgebouw (il n’y a pas encore de date à ce jour pour venir éventuellement à Bruxelles). C’est le fruit d’une idée que Mortier avait lancée à Platel après la création de Wolf. Il avait repris, en vain, l’idée quand il dirigea un temps le New York City Opera. Mais c’est à Madrid qu’il peut la concrétiser.
" Alain Platel, explique Mortier, a l’art de transmettre la grande musique vers de nouveaux publics et vers les jeunes. Je lui ai proposé de travailler sur les émotions créées par la musique de Verdi, une musique populaire mais jamais vulgaire, car le problème n’est pas d’être populaire, mais quand il faut pour cela être vulgaire. Verdi comme Wagner jouèrent un rôle dans la révolution de 1848. Cette musique devenue si populaire à nos oreilles a une histoire révolutionnaire."
Pendant trois mois, Alain Platel a cherché à Gand, dans le beau nouveau bâtiment des Ballets C de la B , comment travailler avec un si grand groupe de 80 personnes. Il a publié une petite annonce pour trouver des amateurs volontaires qui accepteraient de venir travailler chaque samedi pendant trois mois, sans être payés et sans pouvoir ensuite jouer sur scène. Ce groupe a servi à tester des mouvements, des chants, des interactions avec les danseurs. Il y eut 107 volontaires, de 6 à 70 ans qui sont venus avec enthousiasme. Un film pris durant les répétitions, montre l’émotion et l’enthousiasme de ce groupe à qui Platel a demandé de bouger à l’unisson, d’éprouver des sentiments, de danser, de chanter.
Un choix de musique a été réalisé qui commence par le "Dies irae" du "Requiem" de Verdi, pendant que le chœur entre lentement sur scène. "Cela suffit pour vous donner la chair de poule", dit Platel.
Dans trois semaines, Alain Platel et ses danseurs commenceront à répéter avec les 80 chanteurs du chœur du Teatro real. Ils devront bouger, danser
Pour Platel, "C(h)œurs" se situe dans la zone de frottement entre l’unique et l’unisson, l’individu face au groupe. Il cite à nouveau Marguerite Duras qui disait que la plus grande erreur de toute idéologie est de penser qu’une femme de ménage est une femme de ménage (ou qu’un Flamand est un Flamand). C’est cette généralisation simpliste des gens qui est à la base de toute idéologie.
Un spectacle qui renvoie aussi, dit Platel, aux printemps arabes, à Occupy Wall S treet , aux indignés et au geste de Riccardo Muti le 13 mars, se tournant vers le public (dont Berlusconi !) pour dire qu’il était honteux de voir ce qui se passait dans son pays. Comme dans ses derniers spectacles ("Out of context"), les danseurs de Platel montreront des corps crispés, souffrants, car ce sont ces corps fragiles, qui témoignent de notre humanité à chacun face au groupe.
Qu’un projet si ambitieux soit possible en pleine crise, est du à la bonne santé du Teatro real dans un paysage culturel espagnol pourtant frappé de plein fouet. Alors que le Liceu de Barcelone est face à d’immenses problèmes, que le gouvernement a coupé les subsides de 30 % en trois ans, le Teatro real a pu compenser ces baisses par une hausse équivalente de ses sponsors privés. Mortier a aussi opté pour des spectacles aux scénographies peu couteuses ("pas l’Hollywood de l’Opéra de Paris "). Il a totalement renouvelé les chœurs de l’opéra et organisé autour de lui, disait "Le Monde", un "climat d’excitation, de nouveauté et de défi ".
Savoir Plus
"C(h)œurs" d’Alain Platel, au Teatro real de Madrid du 12 au 26 mars, et au Concertgebouw à Bruges du 12 au 14-6.
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