ATDK donne sa pièce "Zeitung" en partage
- Publié le 28-10-2017 à 16h26

Anne Teresa de Keersmaeker reprend dix ans plus tard "Zeitung" avec un tout jeune chorégraphe. Rencontre.
Anne Teresa De Keersmaeker cherche depuis plusieurs années comment reprendre son répertoire. Elle a déjà transmis des pièces historiques au Ballet de l'Opéra de Paris, repris ses premières pièces ("Early Works") comme ses grands succès "Rain" et "Drumming", réarrangé totalement, avec un grand succès, "A Love Supreme" et "Verklärte Nacht". Avec "Zeitigung", elle innove en partageant une pièce ancienne, en confrontant son écriture à celle d'un jeune chorégraphe à qui elle a offert "carte blanche".
Cette reprise de "Zeitung" (qui signifie "le temps") créé en janvier 2008, au Théâtre de la Ville à Paris est en effet une véritable re-création dix ans plus tard, sous le nouveau titre de "Zeitigung" ("le temps-substance"). Avec bien sûr encore sur scène, le pianiste Alain Franco qui était déjà avec elle à la base du spectacle mais aussi avec un tout jeune chorégraphe Louis Nam Le Van Ho (LNLVH). Né à Paris il y a seulement 22 ans, entré à Parts en 2013 après des études au Conservatoire de Paris, sorti de Parts l'an dernier, cette invitation d'ATDK à rechorégaphier avec elle "Zeitung", de repartir à zéro au départ des mêmes sources, a été pour lui une merveilleuse surprise.
Tous les trois -ATDK, Alain Franco et LNVH- répondent à nos questions dix jours avant la première au Kaaitheater à Bruxelles le 9 novembre et alors que tout le matériau créé depuis des semaines n'avait pas encore trouvé une forme définitive.

Des interstices
Cette "reprise" est donc très différente des autres. "Car la nature même de Zeitung, son ADN, explique ATDK, se prêtait bien plus au jeu de la variation et de la transposition que mes pièces précédentes. L'écriture chorégraphique n'est pas aussi close, aussi fermée, que par exemple pour Rain ou Drumming. Il y a de la place, des interstices, pour changer".
Le très beau "Zeitung" avait été créé après le choc, pour elle, de l'arrêt de sa résidence à la Monnaie et quand se faisait sentir l'apport de la plasticienne Ann Veronica Janssens amenant ATDK à aller à l'essentiel, à épurer toujours davantage son travail. "Dans Zeitung ce n'était pas encore vraiment 'Less is more', il y avait encore beaucoup de 'more'", dit-elle aujourd'hui en riant.
Dans un décor très épuré, les neufs danseurs d'alors (ils sont 8 dans Zeitigung), en jeans ordinaires, dansaient sur des musiques jouées par Alain Franco, allant de Bach à Webern et Schönberg.
"La musique sautait alors au-dessus du XIXe siècle, explique Alain Franco. Cette fois, on y ajoute Brahms avec une adaptation pour piano du final de sa 4e symphonie". ATDK a longtemps résisté à la musique romantique, trop chargée d'émotions pour elle. "Je suis sans doute de nature très romantique, nous disait-elle, mais je m'en tiens à distance car un artiste habité par ses passions, attiré par la chaos et l'entropie, cherchera, au contraire, à produire une œuvre stricte, et développera des structures qui le contiennent".
Paradoxalement, depuis qu'elle épure au maximum ses créations, elle affronte mieux le romantisme comme l'a montré son travail sur Mahler et sur "Verklärte nacht". "Oui, je peux maintenant maximaliser le minimalisme", dit-elle.
Dimension politique
ATDK avait repéré parmi les étudiants de Parts, la si prestigieuse école de danse internationale qu'elle dirige, ce jeune chorégraphe qui avait dans le cadre de ses études, créé une chorégraphie qui l'avait intriguée. "J'ai vu énormément de jeunes danseurs et de jeunes chorégraphes mais lui, il avait cette notion d'écriture chorégraphique qui est de plus en plus rare et j'avais vu, autour de lui, une génération de jeunes danseurs qui étudiaient avec lui et viennent depuis, de sortir de Parts avec lui. Ils forment aux deux tiers, le casting de Zeitigung. Ces huit jeunes danseurs réunis dans Zeitigung peuvent ressortir chacun individuellement mais forment aussi un corps social, c'est une dimension politique importante".
LNLVH avait reçu "carte blanche" dit-il. Le spectacle est au final, fait de parties du Zeitung original, de traces aussi de nouveaux matériaux créés à partir des mêmes questions de départ et enfin, des traces des créations de LNLVH au départ du même matériel c'est-à-dire "la délicate conjonction de la musique et de la danse, de la chorégraphie et de l'improvisation, du romantisme et du désenchantement, la question de la production même du mouvement. La danse et la musique s'y retrouvent, non pas à partir d'une ressemblance ou d'un parallélisme, mais au croisement de l'une avec l'autre".
LNLVH a d'abord repris avec les danseurs la version initiale de Zeitung avant de répondre à sa manière, avec son propre vocabulaire gestuel, au mêmes questions.
"Etre à deux dans la création est un travail d'équipe riche mais a parfois suscité une situation fragilisante, admet ATDK. La solitude est parfois nécessaire à la clarté du projet".
Zeitigung, au Kaaitheater, Bruxelles, corrodait par la Monnaie, du 9 au 18 novembre