Scènes Un petit-fils convoque ses grands-mères. Trois femmes résistent en chanson.

En chantier, Mons l’est sans conteste, avec dans le viseur l’an de grâce 2015. En chantier, à l’unisson, s’est déclaré le Festival au Carré, quinzième du nom. Qui oscille entre le Carré des Arts retrouvé et le Manège.

C’est dans la salle de répétition du théâtre qu’on découvre "Loin de Linden", texte de Veronika Mabardi dont Giuseppe Lonobile avait donné une lecture au RRRR Festival du Rideau de Bruxelles en septembre dernier. A la mise en scène, il est aussi le narrateur, sur le plateau : celui qui convoque ses deux grands-mères. Eugénie, fille du garde-chasse devenu adjudant - grade le plus élevé auquel on puisse prétendre quand "on n’est pas né" - et Clairette, fille de général et ayant passé sa vie à voyager. La Flamande et la francophone, dont les enfants - les parents du petit-fils - se sont épousés. Elles ont bien dû se connaître un peu, ces deux femmes que tout séparait. C’est armé de cette curiosité que leur petit-fils, en quête de souvenirs, les convie, et nous avec elles, au moment fugace de cette rencontre - ce silence, ou presque - autour d’une tasse de café, un certain jour de l’hiver 1960.

Altérité cristallisée

On plonge, avec "Loin de Linden", dans l’histoire de la Belgique, avec ses hiatus, tout comme dans celle de deux familles, deux façons de vivre. Pour incarner ces femmes quasiment adversaires, cristallisant l’altérité, et dont pourtant affleurent les paradoxales similitudes, Giuseppe Lonobile ne pouvait mieux choisir que Véronique Dumont et Valérie Bauchau - étincelant toutes deux dans des compositions à la fois typées et ciselées en nuance.

Le trio porte avec finesse le texte sensible et très personnel de Veronika Mabardi (publié chez Lansman) dans cette coproduction de l’Atis Théâtre, du Manège Mons et du Rideau.

Aube boraine et théâtre musical

"Donner la parole aux invisibles" est pour Lorent Wanson une sorte de devise. Le metteur en scène des inoubliables "Ambassadeurs de l’ombre" (2000) a, en vue de Mons 2015, lancé dans le Borinage un vaste projet participatif associant artistes et citoyens pour interroger notre inscription dans l’Histoire, notre rapport à l’utopie, notre réel et nos aspirations. "Une Aube boraine" poursuit son chemin, balisé d’étapes vécues collectivement.

"C’est presqu’au bout du monde" est l’une d’elles, qui s’inspire de "Youkali", le bouleversant tango utopiste de Kurt Weill et Roger Fernay. Au piano, Fabian Fiorini signe compositions originales et arrangements. Sur le plateau parsemé de palettes de bois comme autant d’îlots ou de radeaux, Sara Amari, Delphine Gardin et Julie Jaroszewski sont les comédiennes-chanteuses de cette pièce composite, ode au mouvement volontaire et à la résistance. "Les angoisses des unes se tressaient aux espoirs des autres et ça faisait de jolies nattes étranges"... Si la création du théâtre Epique nous paraît inégale, elle déploie cependant une singulière cohérence musicale et vocale. Où le chœur parle au cœur.

Festival au Carré, Mons, jusqu’au 11 juillet. Infos & rés. : 065.39.59.39, www.lemanege.com