Scènes Héritier d’"Hérétiques", le nouvel opus d’Ayelen Parolin questionne le groupe et ses lignes de fuite. Critique.

En mai 2017, Ayelen Parolin créait au Kunstenfestivaldesarts "Autóctonos", une exploration à même de nous entraîner vers "les failles dans l’humain, dans le rapport entre les gens, le rapport à soi, dans les abîmes qu’on peut porter en soi", expliquait alors la chorégraphe, avant la première. Après avoir été présentée quelques semaines plus tard au festival de Montpellier Danse, la pièce était promise à une totale recréation.

C’est en octobre dernier, lors de la Biennale de Charleroi danse, que fut présenté "Autóctonos II" - encore alors "work in progress". Etape suivante à Roubaix, dans le cadre du festival Next. Et retour à Charleroi danse, mais cette fois à Bruxelles, pour deux soirées à la Raffinerie, et une pièce à présent dans sa plénitude.

Sans rien renier ni de son exigence ni de sa créativité, ni de son regard critique sur la société, la chorégraphe argentine installée de longue date en Belgique recompose le quintet : quatre interprètes/performers (Daniel Barkan, Jeanne Colin, Marc Iglesias, Eveline Van Bauwel) et une musicienne (Lea Petra).

L’être, l’ensemble et la fragmentation

Comme dans "Autóctonos" première version, le groupe et l’individu s’affrontent et s’interrogent.

Comme dans "Hérétiques", dont cette pièce neuve est la nouvelle héritière (avec Marc Iglesias et Lea Petra comme dénominateurs communs), l’endurance des héros n’a pas fini d’être questionnée.

Cependant, là où la pièce de 2014 travaillait en trio sur les formes du triangle, "Autóctonos II" sonde à la fois le carré (avec quatre danseurs) et le cercle dans la structure chorégraphique. Celle-ci, entamée par une sorte d’unisson dépersonnalisé - tenues distinctes mais toutes noires sur fond blanc, visages impassibles -, intègre des variations infimes d’abord, puis de plus en plus flagrantes, dans un dialogue permanent entre le même et le différent, l’être, l’ensemble et la fragmentation. Où Ayelen Parolin (lauréate du Prix de la critique 2016-2017 du meilleur spectacle de danse pour "Nativos", créé avec les danseurs du KNCDC) confirme sa place - pleine, entière, à part - dans notre paysage chorégraphique, et prouve qu’une grande économie de vocabulaire peut aboutir à une étourdissante richesse de sens. Sens auquel la partition, l’interprétation et le piano - plus qu’arrangé : caressé, heurté, malmené, transformé, dérangé - de Lea Petra impriment leurs accents lancinants, entêtants, dé/concertants, fascinants.

Geste, souffle, son : rien n’est gratuit dans "Autóctonos II", où la mesure prend part à la démesure, et ainsi s’affirme avec force, beauté, intelligence.

© Joëlle Bacchetta

  • "Autóctonos II" sera repris en novembre 2018 au Théâtre de Liège.
  • La chorégraphe recherche un danseur performeur pour la reprise en tournée du trio "Hérétiques". Audition le 5 décembre à la Raffinerie, à Bruxelles (www.charleroidanse.be)
  • Infos : www.ayelenparolin.be