Scènes Catherine Graindorge, seule en scène, revisite plusieurs vies en une, aux Tanneurs. Critique.

Ceci n’est pas une hagiographie mais le fruit d’une promesse. Celle d’une fille à son père, peu avant la fin : "Un spectacle ? - Oui… Ce serait pas mal…" Le père, c’est Michel Graindorge, avocat engagé à gauche, personnage public, la fille, Catherine, musicienne et comédienne, à la demande de son père et suivant aussi ses propres désirs, crée "Avant la fin". Basé sur les quinze derniers mois de vie de cet homme, le spectacle parcourt plus largement sa généalogie (son grand-père Auguste, policier, son père Joseph, gardien de prison, homme silencieux qui jouait du violon), ses engagements, ses liens, ses curiosités. Mais aussi ouvre sur des pans d’autobiographie de sa fille. Car, au centre du récit, figure la façon qu’elle a eue d’accompagner les derniers mois, de vivre la perte, de faire face au deuil.

© Gregory Navarra

"Ça fait plus dans deux ans et demi que mon père est mort", dit-elle avant de confier n’avoir toujours pas atteint le stade de l’acceptation. "Pourtant j’ai tout essayé. […] L’équilibre tant attendu tarde à paraître."

Dans un dispositif simple (une table, un rétroprojecteur, un écran, son violon…), elle n’utilise que l’ordinaire des traces laissées par l’absent - des photos, les lettres, une partition, quelques vidéos anciennes, une pincée d’archives sonores - pour évoquer une vie pas banale et dont certains pans furent très médiatisés. Dont la fameuse "affaire Graindorge" quand, à l’été 1979, l’avocat fut arrêté, suspecté d’avoir aidé son client François Besse (bras droit de Jacques Mesrine et passe-muraille patenté) dans sa spectaculaire évasion avec prise d’otage, en pleine audience. Michel Graindorge passera quatre mois en détention avant d’être acquitté. L’épisode - outre qu’il impliquait un homme très engagé dans la question des conditions carcérales et de la réinsertion - aura marqué les esprits dans le grand public, et a fortiori celui d’une petite fille criant devant les caméras "Papa, avec moi !"

Les souvenirs, la vie, la trace

Devenue "sa confidente, son aide-soignante, sa mère", Catherine tient son rôle d’adulte sans effacer celui d’enfant de ce père-là qui, obstinément, continue de recevoir ses clients sur son lit d’hôpital. Celui qui, plus tard, résiste sans le vouloir au sommeil qui l’emportera.

Il y a les souvenirs, précis, cocasses, graves, émouvants. Il y a la vie, vécue, pensée. Il y a la trace, ce qu’a laissé l’absent, ce qu’il raconte encore à travers le journal qu’il a tenu, les livres qu’il a écrits, ceux qu’il a amassés, celui qu’il n’a pas eu le temps de terminer et qu’il dictait d’une voix sûre sur un petit cassettophone.

© Gregory Navarra

Une matière foisonnante et vivante que, pudiquement, sa fille artiste façonne, dans un langage où l’intime d’un homme, d’une famille, tutoie l’histoire d’un pays.

Du lien avec son père, Catherine Graindorge avait déjà tiré le subtil "Rari nantes", spectacle en forme d’enquête, en duo inversé avec Bernard Van Eeghem : lui né sous X, elle d’une figure connue. Le plasticien et acteur est toujours là, collaborateur artistique d’"Avant la fin", avec aussi Jorge León à la dramaturgie, Elie Rabinovitch à la création vidéo, Gaëtan van den Berg à la direction technique et aux lumières, Marie Szersnovicz aux costumes. Un seul en scène se construit à plusieurs…

Celui-ci, ciselé sans affectation, d’une humble générosité, concilie l’homme public et le père. Promesse tenue.


  • Bruxelles, les Tanneurs, jusqu’au 3 février, à 20h30 (mercredi à 19 h). Durée : 1h. Infos & rés. : 02.512.17.84, www.lestanneurs.be 
  • En tournée : au Théâtre de Namur du 6 au 10 mars, et à Mons, Mars, le 5 mai.