Scènes

Faustin Linyekula, 35 ans (il en fait dix de moins), est devenu ces dernières années, la vedette internationale des scènes congolaises. Le danseur et chorégraphe avait enthousiasmé avec "Le festival des mensonges" en 2007 et "Dinozord" en 2008. Sa danse parlait du drame du Congo, de la difficulté d'y survivre, de ses amis morts ou emprisonnés à Kinshasa. Invité à Avignon en 2007, aux Etats-Unis par Peter Sellars, etc., il aurait pu continuer sa carrière internationale mais il a choisi de retourner à Kisangani où il passe la moitié de l'année à bâtir un projet de centre chorégraphique au milieu du Congo.

Il revient dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts avec une création qui s'annonce spectaculaire et entraînante, et qu'on reverra au mois d'août à Ostende pour le festival "theater aan zee", préparé par Jan Goossens du KVS et le chanteur Arno. Il nous explique sa démarche dans le café du KVS, à quelques heures de la générale.

"Après 'Dinozord'qui racontait l'histoire de mes amis d'enfance morts ou emprisonnés, j'ai eu le sentiment d'arriver au bout d'un cycle dans lequel je n'avais pas cessé de raconter des histoires ou de raconter l'Histoire à travers la danse. J'étais au bout d'un processus, il me fallait trouver autre chose, me donner un futur (d'où le titre du nouveau spectacle : "More, more more... future")."

La question pour lui, concernait d'abord la danse. Comment libérer le corps de ces histoires ? Comment retrouver cet espace de liberté pour la danse qu'il admire dans les danses africaines traditionnelles par exemple ? "Puis-je sortir du récit ou suis-je condamné à mes obsessions ?"

Faustin Linyekula a alors trouvé une réponse en fréquentant les boîtes de nuit de Kinshasa. On y joue le Ndombolo, c'est-à-dire la pop musique congolaise qui a fait le tour du monde. Elle fait bouger les corps et crée cet espace de liberté qu'il cherche. "Cette musique râpeuse, forte, a une énergie qui me faisait penser à la musique punk ou à la musique des années 60, de Jimi Hendrix ou Janis Joplin." Mais il constate que cette musique, "comme la pop européenne", souligne-t-il, a aussi comme but d'endormir les gens, de leur faire accepter les dures contingences du quotidien. "Cette musique est un espace pour rêver, un papier mouchoir." Au Congo, en particulier, les stars du Ndombolo sont "significatives du drame congolais". "Ils font rêver les gens, on croit qu'ils sont riches et roulent en grosses bagnoles, mais ils sont pauvres et en sont réduits à truffer leurs chansons de noms de gens qui paient mille dollars pour cela. Le gouvernement vient même de prendre un décret interdisant aux hommes politiques de payer pour avoir leurs noms dans les chansons des groupes populaires. Leur gloire est une façade."

Faustin a donc monté un projet au départ du Ndombolo mais pour durcir cette musique, lui donner des accents encore plus punk. Non pas pour avoir le slogan punk "no future" mais, au contraire, pour un slogan "more more more future" pour le Congo. Il a rencontré le musicien Flamme Kapaya, grande vedette chez lui (son nom vient du feuilleton "capitaine Flamme". Au Congo, les groupes adoptent tous les noms possibles, jusqu'à Sarkozy ou Benoît XVI). Ils ont travaillé alors ensemble, repris des musiques de John Cage et du free jazz. Pour Flamme Kapaya, habitué à Werason, ce fut aussi une nouvelle vie, un "futur".

A côté de cette musique tendant à réveiller les Congolais (et nous-mêmes), endormis, pour leur redonner un futur, il lit, lors du spectacle, des textes de son ami Antoine Vumilia, emprisonné par le pouvoir à Kinshasa et qui dit des phrases comme "nous méritons mieux que la compassion cathodique, rendez-nous notre passé, donnons-nous un avenir". Etc.

La danse (Faustin est d'abord un danseur) est réalisée par ses amis du studio Kabako avec qui il travaille depuis le début (Dinozord, Papy Ebotani, lui-même). "Cette danse n'est plus là pour raconter une histoire. Elle est un mouvement sur une musique, un espace de liberté qui raconte la réalité du corps."

Dans ce projet multidisciplinaire, il a même ajouté l'importante présence d'un styliste malien, Lamine Badian Koyaté, qui a créé la marque de mode, Xuly Bët. Il a dessiné pour Faustin, les costumes des danseuses, des acteurs et des musiciens, "de beaux objets dans l'espace", commente le chorégraphe.

"Pendant une heure et demie, ça va secouer, dit-il, et les spectateurs en sortent sans bien comprendre ce qui s'est passé."

Les 21 et 23 juin prochain, il jouera son spectacle à Kinshasa (en plein air) avant de le présenter en Europe, à Hanovre, à Zurich, à Paris (au Festival d'automne) et donc aussi, à Ostende.

"More more more future" par Faustin Linyekula, au KVS, du 20 au 23 mai, à 20 h. Res. : 070/222199 et www.kfda.be

© La Libre Belgique 2009