Scènes Du Web au plateau, le jumpstyle comme cas d’école, et matière à une création, "To Da Bone", au FTA avant Charleroi. Rencontre.

Ils sont trois. Marine Brutti, Jonathan Debrouwer, Arthur Harel. Leurs racines respectives plongent dans les arts plastiques ou l’art vivant. Ils prennent bien garde à éviter les étiquettes. Ils portent ensemble une même parole, mettent obstinément en commun leurs cultures et savoir-faire personnels. Un collectif, un vrai, actif depuis 2011.

© Tom de Peyret

Nous balayons avec eux le champ large de leur pratique et de leur réflexion, à l’origine de "To Da Bone", spectacle articulé autour du jumpstyle. Explications thématiques. En commençant par le terme de danses post-internet qui définit leur travail.

"Dans l’art contemporain, ça désigne un processus collaboratif qui a mené vers une certaine esthétique. Dans la danse, le terme n’existait pas. Comme on travaille en collectif, avec des références et des pratiques diverses, on a besoin de nommer les choses entre nous, de se créer un lexique commun. On a qualifié de danse post-internet notre processus de travail, parce qu’on échange énormément de liens. Lorsque cette appellation a été rendue publique dans un article, on a objectivé tout ce qu’on avait mis en place. Internet permet à des corps de se transformer, d’avoir une autre présentation. Et le jumpstyle était un peu notre cas d’école. Avec un processus toujours plus ou moins similaire : on commence dans l’espace intime, la chambre, puis le salon, jusqu’à progressivement l’extérieur et l’espace public, jardin, rue… tout en se filmant. Ensuite les vidéos sont postées sur Internet pour être partagées avec le monde entier. Un exemple parfait de ce que peut créer le net, du rapport online/offline et de ce va-et-vient permanent."

© Laurent Philippe

Jumpstyle, rhizome et véri-fiction

Le jumpstyle, donc. Né au début des années 2000, dans des clubs en Belgique et aux Pays-Bas, le genre a pris de l’ampleur avec le web. "En 2005-2007, beaucoup de jeunes ont commencé à danser et à eux-mêmes voir et faire des clips, à participer à des ligues virtuelles : des battles online, mais fabriquées offline. Le jumpstyle s’est vraiment développé en rhizome. Et, en fonction des pays d’implantation, ça a muté. En Pologne, Ukraine, Russie, on sent dans les spins aériens, les toupies, une influence des ballets russes. En Italie, en France, en Belgique, les kicks, les coups de pied, sont beaucoup plus impressionnants, et là on sent des influences des danses irlandaises, du tap dance, etc."

La Horde a ainsi rassemblé des jumpers d’horizons divers (pour le spectacle, ils sont 11, venus de 9 pays différents), non dans l’idée de parler des nouvelles technologies en danse - "pour nous, c’est un acquis, l’opposition virtuel/réel est dépassée : c’est juste offline/online" - mais, dans le sens inverse, en se concentrant sur les corps, "les changements, les processus, ce que la pratique génère comme création, comme développements".


C’est à Charleroi, lors de la résidence du collectif, qu’a émergé la matière du spectacle. "On a pris le temps d’être avec eux, de les observer, d’expérimenter, de construire la matière chorégraphique. Une autre résidence a suivi. Après, ça a été de l’articulation, du rythme, de la narration, comment ramener de la fiction, jouer sur l’ambivalence, la véri-fiction, comment raconter l’histoire qui nous avait traversés, nous."

Horizontalité et appropriation culturelle

De même que, on l’a compris, La Horde fonctionne sur un principe d’hétérarchie, la création de "To Da Bone" a mis en évidence, pour les membres du collectif, "l’abolition des frontières, l’horizontalité de l’accès à la culture, puis, de là, la grande question de l’appropriation culturelle : à partir de quand on peut reprendre un geste, à quel moment on fait partie d’une communauté, et qu’est-ce que ça signifie . Nous voulons par notre travail creuser les questions d’intégrité et de collaboration, pour mener à un discours interrogatif et constructif, qui n’évince pas ni ignore le sujet complexe de l’appropriation culturelle, mais au contraire s’y confronte."

© Tom de Peyret

Le débat autour de l’appropriation culturelle se pose sur le champ politique. Là où d’autres danses communautaires, comme le hip hop, le voguing, portaient de forts engagements artistiques et politiques, "le jumpstyle est apolitique. Leurs seules revendications, c’est le plaisir de danser, la passion, la transmission." Une transmission "très cash, sans détour". Radicalité et frontalité sont les termes qu’utilisent Marine, Jonathan et Arthur pour parler de leur pièce. Virtuosité et accessibilité aussi.

"Est-ce qu'on travaille avec les fondateurs de ce mouvement ? Oui. Est-ce que ça profite à l'un et à l'autre ? Oui.
Est-ce qu'on fait juste un ready made d'eux sur une scène institutionnelle ? Ou est-ce qu'entre eux et nous la collaboration crée une véri-fiction, décale le propos et pose les questions autrement."

Considérant le plateau comme "un refuge, un lieu de pouvoir", et faisant le parallèle entre l’écran de l’ordinateur et le quatrième mur, La Horde propose avec "To Da Bone" une version en négatif de ce qu’elle a observé : des individus qui, isolés, s’inscrivent online dans une communauté, reformée sur le plateau, dans un des derniers endroits, le théâtre, où chacun s’est, pour un temps donné, déconnecté de ses réseaux.


  • Festival TransAmériques, Montréal, jusqu'au 8 juin. Infos : www.fta.ca
  • La Biennale de Charleroi Danses, du 27 septembre au 4 octobre. Avec La Horde et "To Da Bone" en ouverture. Infos: www.charleroi-danses.be



"To Da Bone" : de Montréal à la Biennale

C’est au Festival TransAmériques qu’a vu le jour, mercredi 31 mai, "To Da Bone", création de La Horde. Et c’est aux Écuries de Charleroi Danses que le spectacle fera l’ouverture de la Biennale 2017.

"Le contenu et le contenant, expliquent les acolytes de La Horde, ont des rapports très liés. On a passé énormément de temps à les regarder, pour pouvoir raconter une histoire avec eux (plutôt que sur eux), sans manipulation, pour évoquer des aspects aussi lumineux qu’obscurs qui peuvent se décortiquer autour de ces danses. On questionne la notion de communautarisme, de groupe (d’émeutiers, de révolutionnaires, de militaires). Ces questions traversent tout le spectacle, sur les rapports d’individu et de communauté, dans l’idée de sentir les dynamiques de groupe, et ce qu’elles peuvent produire de magnifique comme de très flippant, d’inquiétant." 

Montrant à la fois les individualités et la globalité, dans une frontalité assumée, le spectacle a le temps de mûrir, avant de se retrouver, le 27 septembre, aux Écuries.

© Tom de Peyret


La Horde et Annie Bozzini

La nouvelle directrice de Charleroi Danses a découvert le projet "To Da Bone" dans une version courte présentée à Paris au Concours Danse élargie. "J’ai immédiatement proposé au groupe une résidence à Charleroi."

Ce choix, dit-elle, "correspond à une réflexion que j’ai actuellement sur la danse. La contamination de la danse aujourd’hui par des réseaux qui ne sont pas habituels, traditionnels, de maître à élève, m’a semblé là être mise en application d’une manière plus qu’intelligente. Et ça provoque de l’énergie. En général, dans ce type de démarche, à mesure de l’élargissement du réseau, on assiste à une espèce de déperdition d’énergie, et on arrive à des projets qui sont finalement un peu filandreux, qui perdent leur substance. Or là justement c’était plutôt l’inverse : cette participation au réseau produisait une énergie à l’état pur que ne produit plus beaucoup la danse aujourd’hui."

© Johanna de Tessières

Fervente partisane de la recherche, Annie Bozzini y voit "une histoire : c’est organiser des récits, trouver des moyens d’expression de tous ces récits qui finalement font défaut à l’histoire de la danse. Les choses se fabriquent en permanence, elles ne correspondent pas à ce qu’on a connu, mais elles méritent plus que de l’attention."

Sortir de sa propre culture est l’un des points forts que propose La Horde avec son spectacle. "Tout ce qui s’écarte des académismes m’intéresse, affirme Annie Bozzini. Pour les gens de ma génération, considérer que le seul repère historique c’est la danse académique est fondamentalement une erreur. La responsabilité historique du ballet aujourd’hui ne me semble plus fondamentalement légitime. Il y a d’autres formes de légitimité qu’il faut montrer, expliciter au public - en trouvant la bonne façon d’en parler - et auxquelles donner de la résonance."