Scènes

Longtemps directeur du Poche, à Bruxelles, il était homme de découvertes, d'engagements forts. Olivier Blin, qui collabora avec Roland Mahauden dès les années 90, pilote depuis 2016 le théâtre sis dans le bois de la Cambre. Il rend hommage à celui qu'il considère comme un père.


Voici son texte : 

Roland Mahauden n’est plus. Le vieux renard nous a quittés.

Il est parti ce matin comme il a vécu. Droit et digne. Comme l’homme fort qu’il aura été. Paisiblement et entouré des siens.

Avec le décès de Mahauden, c’est une époque qui s’éteint. Roland aura marqué le Théâtre de Poche, qu’il a dirigé pendant plus de 20 ans, de sa formidable humanité et, finalement, d’un certain romantisme. Ses pratiques étaient celle des pirates et des corsaires. De l’intuition, rien que de l’intuition, qui faisait de lui un vrai faiseur de tubes : « les Monologues du Vagin » de Eve Ensler, « Transpotting » de Irvine Welsh, « le Colonel Oiseau » de Hristo Boytchev... Ces équipages étaient parfois composés de gueules cassées ; voyageurs, réfugiés, alcooliques, toxicomanes, étrangers auxquels il offrait son théâtre, ses fêtes et sa maison. Et le bar du Poche, qui en vit de toutes les couleurs, et qu’il construisit lui-même de ses propres mains, avec des pavés empruntés à la Ville de Bruxelles.

Là où nous autres, directeurs de théâtre d’aujourd’hui, nous revendiquons de diplômes en théâtre ou en gestion culturelle ; lui s’était fait sur le tas, tour à tour instructeur para commando, iconoclaste, réalisateur, cascadeur, organisateur de ballet, éternel voyageur. Un parcours qui lui donnait une formidable singularité –voire un état poétique-, que j’admirais. Une personnalité qui prit très tôt, au théâtre, des positions résolument progressistes sur nombre de questions de société : légalisation du cannabis, coopération artistique, droit de mourir dans la dignité, égalité homme femme, accueil des réfugiés, émancipation en tous genres, lutte contre les fanatismes et l’obscurantisme, ouverture de la culture à tous…

Mahauden était un de ces gars qui aimait mettre les mains dans le cambouis. A Bruxelles, mais également en Palestine et particulièrement au Congo. Son engagement avec des acteurs artistiques de RDC était à son image ; entier, idéaliste et courageux. Et fidèle. Lui qui ne cessa de créer, décentraliser des spectacles congolais jusque dans l’Est chahuté du Congo. Et notamment « Verre cassé » de Alain Mabanckou, « le Bruit des Os qui craquent » de Suzanne Lebeau, « Délestage» de David Illunga qui vient d’être salué du Prix de la Critique…

A titre personnel, je l’ai rencontré à 24 ans. J’en ai 50 aujourd’hui. Mieux que sur la question du théâtre, Mahauden m’a ouvert, à cette époque, les yeux sur le monde ; et à ce titre je me suis plu à le vivre comme un père. Comme l’équipe du Théâtre de Poche avec laquelle nous trinquions abondamment hier en son honneur, je pleure un membre de ma famille.

Alors bonne route, vieux. Et pour bagage, reçois encore mon admiration, mon amour, mon amitié.

Et ma tendresse à tes enfants, à ta famille.

Olivier Blin, Directeur du Théâtre de Poche