Scènes

Dans le coin cuisine de la compagnie Thor, sise à un jet de pierre de la chaussée de Louvain à Saint-Josse, le chorégraphe Thierry Smits boucle avec son équipe les derniers points à régler avant la première, ce mardi 29 mai, au Théâtre Varia, de sa nouvelle création “WaW [We are Woman]”. Il y a les repas des danseurs à prévoir, les bouteilles de mousseux à acheter, les places des invités à réserver, les amis et connaissances à loger,… “Il y en a plein qui logent chez nous en plus. P***, on va dormir où nous  ?”, lâche en riant Thierry Smits.

Son dernier spectacle, “Anima Ardens”, sondait par le prisme de la nudité la masculinité dans toute sa diversité, jusqu’aux limites de l’état de transe. Ici, si l’on retrouve six des onze danseurs ayant interprété à l’origine “Anima Ardens”, sa nouvelle composition prend un tournant résolument féminin –  renouant avec l’esprit du solo “ReVoLt” par la danseuse Nicola Leahey qui revendiquait la nécessaire révolte des femmes – puisque les onze danseurs de la compagnie sont partis en quête du côté féminin qui sommeille en chaque homme.

“L’idée du spectacle “WaW” m’est venue de manière totalement intuitive en novembre 2016, explique Thierry Smits. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à réfléchir aux pistes que l’on pourrait développer, avec le dramaturge (NdlR  : Antoine Pickels) entre autres”. Et le pitch s’est imposé  : “Une communauté de mecs, soi-disant virils, qui sortent d’un match gagnant de foot, sport qui incarne par excellence la virilité, va peu à peu se transformer en une communauté de femmes assez particulière puisque ce sont des sorcières – aujourd’hui, pour beaucoup de mouvements féministes, la sorcière est une image emblématique de femme forte – qui fêtent un sabbat, sorte de fête onirique qui se termine en orgie entre femmes”.

“Un spectacle ludique, populaire”

Reconnu depuis près de 30 ans sur la scène nationale et internationale de la danse contemporaine pour ses créations très fortes, voire polémiques pour certaines, et souvent extrêmement réfléchies telles que “ReVoLt”, “Cocktails” ou “V.-Nightmares/Fluid Mechanics”, Thierry Smits confie avoir opté cette fois-ci pour “un spectacle divertissant, ludique, populaire”. “On n’est pas du tout dans une forme intellectualisante du sujet.”

Une création sur les femmes, sans femmes

Néanmoins, pour préparer ses onze danseurs à cette recherche de leur part féminine et à cette transformation vers leur double féminin, le chorégraphe a opéré un gros travail en amont. “Sur ces onze mecs, il y a quatre hétéros et sept gays, dont certains sont beaucoup plus efféminés que d’autres, dévoile-t-il. Quand on travaille un spectacle sur la féminité avec onze mecs, forcément on va au-delà du sujet féminin pour toucher à la question du genre. J’ai donc fait appel à des intervenants extérieurs (des gynécologues, une historienne de l’art spécialisée en art et féminisme, et un sociologue spécialiste des études du genre) pour avoir une base de matière et élaborer le projet avec mes danseurs”.

L’actualité des derniers mois – l’affaire Weinstein, #metoo, #balancetonporc et les revendications “justes et virulentes” du genre féminin  – ont également nourri le travail de Thierry Smits. “Pour faire ce spectacle, on est obligatoirement dans les clichés, les stéréotypes et la caricature. Et forcément, on n’en a pas peur, souligne-t-il. Je ne travaille pas avec des femmes. Je travaille avec des hommes et ces hommes ne seront jamais des femmes, excepté s’il y a une chirurgie qui se fait ‘en live’ sur scène”. Justement, pourquoi pas de femmes  ? “Je travaille souvent avec des nanas, mais dans ma création précédente ‘Anima Ardens’, je voulais travailler qu’avec des mecs car je pensais que cela pouvait apporter un trouble. Le trouble, pour moi, est toujours intéressant parce que dans le trouble, on va en aventure. Or, dans les certitudes, on ne va pas en aventure. Dans “WaW”, le fait qu’il n’y ait pas de femmes est un parti pris  : s’il y avait eu des femmes, on n’aurait pas ce truc où les genres sèment le trouble.”

Plus qu’un spectacle féministe, Thierry Smits a conçu “WaW” comme “une ode à la diversité”. “Le féminisme inclut l’acceptation, et pas la tolérance, de la diversité et, partant, toutes ces nuances qui se déclinent entre genre masculin et genre féminin”.

Bruxelles, Théâtre Varia, du 29 mai au 16 juin. Infos et rés.  : 02.640.35.50. – www.varia.be