Scènes

Fête de l’art en scènes, le Festival d’Avignon est aussi le théâtre d’intenses réflexions. Un chaudron où la pratique scénique est interrogée à l’aune de la société. Des Ateliers de la pensée, dans le In, aux rencontres Aux quatre coins du jardin, aux Doms.

Penser le monde "après-demain" : voilà l’une des innombrables pistes de réflexion ouvertes par le Festival d’Avignon en marge de son programme de spectacles - par ailleurs lui-même roboratif. Une série thématique proposée avec la Revue du crieur/Médiapart et qui s’intéresse, dans un exercice moins de prospective que de perspectives, au proche avenir de l’humanité, du climat, de l’école, de la justice. Entre autres. Et ce n’est qu’un exemple, car les occasions de se réunir pour réfléchir à Avignon sont nombreuses.

Comme l’an dernier avec Christiane Taubira, un feuilleton théâtral prend place, presque quotidiennement jusqu’au 21 juillet, dans le jardin de la bibliothèque Ceccano. Début à midi tapant. Durée : 50 minutes. Entrée libre. Et foule présente en nombre. Comme mercredi dernier avec un épisode sur l’"effet Matilda" (la minimisation systématique de la contribution des femmes scientifiques à la recherche), ou comme samedi pour la carte blanche à Virginie Despentes, avec Béatrice Dalle et de nombreux intervenants, étudiants et étudiantes en théâtre ou citoyens prenant part à ce feuilleton retransmis en direct, comme tous les jours, sur le compte Facebook du Festival d’Avignon

Béatrice Dalle dans la carte blanche à Virginie Despentes du feuilleton théâtral "Mesdames, Messieurs et le reste du monde" orchestré par David Bobée.
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Un rendez-vous horizontalisé

Orchestré par David Bobée (comédien, metteur en scène, scénographe, directeur du CDN de Normandie-Rouen), le feuilleton s’intitule "Mesdames, Messieurs et le reste du monde" et se penche sur les "normes" apprises, les carcans quotidiens, pour mieux célébrer la beauté des diversités - y compris dans les disciplines convoquées : lectures, performances, jeux…

"Une fois sorti de la fac, des études, il n’y a pas beaucoup de place pour la société qui réfléchit collectivement" , relève David Bobée. Cette initiative, dont le festival lui a confié les clefs, lui fait dire que "quelque chose est en train de bouger dans le théâtre contemporain, grâce à la caisse de résonance symbolique qu’offre le Festival d’Avignon" . Frappé par la soif du public pour ce type de proposition, il s’est lancé avec une implication aussi humble que fougueuse dans le défi de ce "rendez-vous quotidien qui doit s’inventer tous les jours, dans une espèce d’urgence de la pensée. Un rendez-vous gratuit, en accès libre, démocratisé, horizontalisé" .

Est-ce du théâtre ? lui demande Laurent Goumarre (France Inter) lors d’un point presse du festival. Oui, répond David Bobée : "Proposer un espace-temps, un objet à la pensée critique du public, c’est l’essence même du théâtre."

Le bouleversement et l’action

Quant à la diversité et la non-discrimination que le metteur en scène revendique dans sa pratique, elle est ici questionnée dans ses effets mais aussi comme sujet. "On ne commence pas par vouloir changer le public, le voir plus représentatif de la diversité de la société, si on n’est pas prêt, dans ce milieu, à changer la composition des structures", lance David Bobée. 

« Il faut agir. C'est le seul moyen de marcher sans honte. La culture a un message fort à envoyer, de réconciliation et de respect. »
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

"Il est bouleversant de se rendre compte qu’on reproduit des modèles d’écrasement et de domination. On ne peut pas se contenter de se déclarer non raciste dans un monde qui l’est, ou féministe dans un monde fondamentalement phallocratique et sexiste. Il faut agir. C’est le seul moyen de marcher sans honte. La culture a un message fort à envoyer, de réconciliation et de respect. La diversité c’est la population, or la population est dominée par une minorité qui s’est autoproclamée dirigeante. Ça me bouleverse tous les jours. Moi qui pensais être un homme déconstruit, je vacille en permanence."

C’est l’inconfort de la pensée active que nous propose David Bobée au fil des épisodes de "Mesdames, Messieurs et le reste du monde". Un déséquilibre qui force à avancer, dans le cœur du dispositif théâtral et dans le monde.

La philosophie à l’épreuve du plateau

Dimanche, les Ateliers de la pensée du Festival d’Avignon proposaient une rencontre intitulée, comme le numéro 135 de la revue franco-belge "Alternatives théâtrales", tout juste sorti de presse, "Philoscène - la philosophie à l’épreuve du plateau". 


Pour Alain Badiou, l’opposition entre théâtre et philosophie existe depuis l’Antiquité. "Le théâtre était soupçonné de donner du plaisir avec le pire…" Le philosophe et dramaturge s’affirme pour sa part tenant de "la ligne pacificatrice", estimant non seulement que philosophie et théâtre sont compatibles mais que "le théâtre propose une transformation esthétique de la réalité", voire "une éclaircie à la pesanteur du réel".

On notera que le personnage d’Ahmed, héritier de Scapin, né de la plume d’Alain Badiou pour dénoncer les tragédies du racisme, est de retour au 72e Festival d’Avignon, plus d’une génération après sa création, pour le spectacle itinérant "Ahmed revient".

« L'impureté constitutive
du théâtre doit être défendue » 
Alain Badiou,
philosophe, auteur, dramaturge

Également à la table de cette discussion - aux côtés aussi du metteur en scène et philosophe Nicolas Truong et de la philosophe et dramaturge Camille Louis -, la metteuse en scène Nathalie Garraud explique être venue à la philosophie par nécessité de se saisir de questions internes ou externes à la pratique théâtrale. "Dans le champ de la philosophie, je prélève des métaphores efficaces", dit-elle, soulignant par là que la philosophie peut certes être matière à créer (en témoignent nombre d’adaptations), mais aussi manière de créer - de penser la création, de l’éclairer de l’intérieur, d’en aiguiser les ressorts.



Politique, réel et fiction sont sur un plateau

Aux Doms aussi - pôle Sud de la création en Belgique francophone -, outre les neuf spectacles programmés (six sur place, un aux Hivernales, deux sur l’île Piot), la réflexion est à l’œuvre.

Ainsi, dans la série des rencontres Aux quatre coins du jardin, lundi se tenait - malgré la pluie matinale - une rencontre intitulée "Politique(s) de la fiction". Autour des spectacles "Arctique" d’Anne-Cécile Vandalem (dans le In à partir du 18 juillet) et "L’Herbe de l’oubli" de Jean-Michel d’Hoop (aux Doms jusqu’au 26, et par ailleurs nommé cette année parmi les trois meilleurs spectacles aux Prix de la critique), et à la lumière de l’ouvrage "La Tyrannie de la réalité" de la journaliste et essayiste Mona Chollet.

Fictionnalisation du sujet

La discussion, menée par Sylvia Botella, critique et enseignante, s’ouvre avec Nils Haarmann, dramaturge d’"Arctique" mais aussi collaborateur de la Schaubühne de Berlin. En Allemagne, pointe-t-il, existe une sorte de "fétichisme de l’histoire vraie". Que l’on pense notamment au collectif Rimini Protokoll (avec par exemple la mise en scène de faits statistiques dans la série 100 %), ou au recours à ceux que l’on nomme "experts du quotidien".

Pour "Arctique", raconte-t-il, la metteuse en scène s’est rendue au Groenland même, a fait des recherches, en immersion, et récolté des témoignages et des données. "A son retour, il a fallu déplacer tout ce matériau non seulement dans la fiction mais dans le temps, car le spectacle propose une dystopie, dans le Groenland de 2025, où tout est privatisé."

En outre, "Arctique" s’inspire, comme "Tristesses" avant lui, de la structure du polar. On est bien là devant la fictionnalisation (anticipation + suspense) d’un sujet écologico-politique. Mais d’une façon très différente, souligne Sylvia Botella, de ce que propose Milo Rau - également présent dans le In avec "La Reprise. Histoire(s) du théâtre I" - et qui, pour sa part, fait exister le réel sur le plateau par le biais de la fiction tout en posant la question de sa représentation. Le tout dans un perpétuel va-et-vient entre le je de l’acteur et le jeu du personnage, entre le récit et le discours.

Donner voix aux fantômes

Deuxième spectacle de la Cie Point Zéro réalisé sur base d’une enquête - après "Gunfactory" qui s’intéressait à la fabrication et au commerce des armes -, "L’Herbe de l’oubli" est né d’une approche très différente : Jean-Michel d’Hoop et toute son équipe ont fait trois voyages en Biélorussie, trente ans après l’accident de Tchernobyl. "La radioactivité est impalpable, inaudible, mais toujours présente. On ne peut pas oublier le danger, raconte-t-il. Même dans des paysages sublimes, même avec des gens qui vous ont préparé une table comme vous n’en avez jamais vu… Et puis les fantômes aussi sont là."

"L'Herbe de l'oubli", mis en scène par Jean-Michel d'Hoop, présenté cet été au Théâtre des Doms, est l'un des trois "meilleurs spectacles" nominés aux Prix de la critique.
© Point Zéro

Les marionnettes sur lesquelles repose en partie le spectacle sont dépositaires de ce mystère, de ce danger, "dans des paroles extrêmement sensibles, réalistes", souligne le metteur en scène, attaché au mensonge assumé qu’est le théâtre. "Les marionnettes permettent de conserver cette convention. Paradoxalement, la distance qu’elles induisent permet d’entrer très directement dans la fiction."

D’autres voies pour dire le réel

Le "reportage théâtral" qu’est en somme "L’Herbe de l’oubli" témoigne, pour Mona Chollet, de cette recherche - qui lui tient à cœur - d’autres manières de dire le réel. A Nathanaël Harcq (codirecteur de l’Esact, à Liège) pointant le fait que le réel est aussi composé de tous les possibles qu’il contient, la journaliste et écrivaine répond par une position de la physique quantique selon laquelle le modèle de connaissance globale est une illusion : "Il reste toujours une part opaque, et l’art est un moyen de l’éclairer."

"Qu’est-ce qui nous donne de l’énergie ? qu’est-ce qui nous en pompe ? Les formes artistiques, fictionnelles, permettent de se revitaliser."


À savoir :

  • Festival d’Avignon , jusqu’au 24 juillet – www.festival-avignon.com
  • Festival off au Théâtre des Doms, jusqu’au 26 juillet. Prochaine rencontre du jardin “Le plateau : mon militantisme à l’heure du hashtag”, jeudi 19 juillet à 11 h. Infos : www.lesdoms.eu
  • “Alternatives théâtrales”, numéro 135 (juillet 2018) : “Philoscène – la philosophie à l’épreuve du plateau”. Infos : www.alternativestheatrales.be