Scènes

Quelle audace, il a fallu aux deux directeurs du Festival d’Avignon pour ouvrir, samedi, leur dernier festival dans les quartiers populaires avec l’inauguration de la magnifique FabricA et de continuer à la Cour d’honneur, en programmant "Par les villages" de Peter Handke. C’était le choix de l’artiste associé cette année, le metteur en scène et acteur Stanislas Nordey. Mais la pièce ne fait aucun cadeau au spectateur qui serait venu d’abord pour se divertir. Pas que Handke reste sulfureux, cela fait longtemps qu’il choqua en soutenant trop les Serbes pendant la guerre. Mais parce que sa pièce est un pur théâtre de texte, un long poème, superbe et souvent plein de mystère, torrentueux, de près de quatre heures, quasi sans dialogues, ni action ni décor. Des soliloques de mots qui scandent un état du monde et un réquisitoire sur la solitude des hommes et "l’humanité abandonnée" , et, quand même, l’espoir apporté par les artistes. Un texte atypique de 1981, mais qui reste d’une grande actualité.

Béart et Balibar

Et dire qu’on reprocha un moment à Avignon de faire la part trop belle aux performances et de négliger les textes ! Ici, on a du texte pur, incandescent, bien audacieux à l’heure du "vite dit, rien dit".

Ce long poème dramatique fut vite mis en scène par Wim Wenders en Allemagne et Claude Régy, en France. Mais, depuis, la pièce ne fut quasi plus jouée. Trop difficile. Il faut de très grands acteurs pour transmettre cette poésie politique. Stanislas Nordey a choisi une brochette de grandes actrices : sa propre mère, Véronique Nordey, Emmanuelle Béart tout en rage contenue, Jeanne Balibar avec sa voix rocailleuse si particulière, Annie Mercier. Et ses acteurs habituels, Laurent Sauvage impressionnant, et surtout lui-même, splendide dans le rôle d’Hans, l’ouvrier, et qui parvient le mieux de tous à transmettre Handke. Nordey a fait longuement répéter ses acteurs, pour leur imposer la diction à même de lancer vers 2 000 spectateurs ces mots sans concessions.

Pour une partie du public, le texte fut trop rude, et manquait de "spectacle". Car tout le spectacle, précisément, est dans les mots et il fallait presque avoir le texte sur les genoux pour le retenir.

Mais ceux qui restèrent concentrés furent subjugués quand Laurent Sauvage parle de son désarroi, seul devant les murs immenses du Palais et sous le vol des martinets dans le ciel d’Avignon. Ou quand Emmanuelle Béart, toute menue, devient un feu vivant. Ou quand Stanislas Nordey parle de la douleur et de la grandeur des pauvres : "Malheur à toi si tu oses décider qui nous sommes ! La solennité de la fête, c’est d’inventer l’énigme. Nous les exploités, les offensés, les humiliés, peut-être sommes-nous le sel de la terre. Mais aussi on se lève souvent la nuit, on aime pisser dans le béton frais. De temps à autre, du coin de l’œil, nous voyons la rotation des étoiles."

Ou quand Jeanne Balibar (Nova) vient nous redonner l’espérance en nous disant : "Voyez danser les pulsations du soleil, et fiez-vous à votre cœur qui bout. Le tremblement de vos paupières, c’est le tremblement de la vérité. Laissez s’épanouir les couleurs. Allez éternellement à la rencontre." Jeanne Balibar qui donne ce conseil à Gregor, le frère qui a "réussi" : "Sois doux et fort. Méprise la victoire. Reste prêt pour les signes, vigilant. Sois ébranlable. Entraîne les autres dans ce qui est profond. Ne décide qu’enthousiasmé. Echoue avec tranquillité. Laisse-toi distraire. Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau."

Suite d’haïkus

"Par les villages" raconte le retour au village de Gregor, le fils devenu écrivain à succès. Il est là pour une histoire d’héritage et de vente d’une maison. Il retrouve son frère qui n’est qu’ouvrier, et sa sœur qui n’est que vendeuse. Il les a méprisés toute sa vie. Il est rare de trouver ainsi une pièce qui parle des ouvriers, des campagnes, et de la place de l’art. Handke le fait avec une écriture qui jamais ne veut démontrer mais est une suite de longs monologues, mystérieux et lumineux, parfois comme une suite d’haïkus, de poèmes minuscules.

La leçon d’Handke est que, si le monde est désespéré et abandonné, nous gardons le pouvoir de changer notre regard et ainsi de parvenir à vivre dans ce monde. Provocateur, Nordey parle ici d’un "théâtre de divertissement", "mais du divertissement de la pensée", dit-il.