Scènes

À HUY

Extraordinaire... Au menu: patates, chou-fleur sauce béchamel et carbonades flamandes. Par 32 degrés à l'ombre pouvait-on rêver meilleur «lunch», comme disent les habitués de la Cantina, resto tendance bruxellois d'alors peu comparable à la vraie cantine des Rencontres de théâtre jeune public?

Ne crachons cependant pas dans la (bonne et copieuse) soupe mais plantons le décor d'un festival particulier, qui n'a rien à voir avec ceux de Cannes, de Salzbourg ou d'Avignon. Un public hétéroclite de huit cents enseignants, professionnels du théâtre et familles; des spectacles joués dans les salles de fête ou gymnases avec gradins et pendillons improvisés; une climatisation moyenne des lieux - souvent overbookés - à près de 40 degrés: voilà ce qu'on appelle un art de proximité. Ça chauffe à Huy et les débats vont bon train!

Enfermée dans une salle de classe, l'équipe de l'asbl Promotion théâtre créée par l'éditeur Emile Lansman s'initie à la critique théâtrale et rencontre les artistes. Dans la cour de Huy 2, centre nerveux du festival, marché pour artistes et programmateurs, les participants commentent la création artistique. Aux valves, les enfants de la Ligue des familles affichent leurs remarques. A la sortie des spectacles, avis et opinions fusent. Les uns ont leur point de vue d'enseignant, les autres de parent, les troisièmes de spécialiste. Les coups de gueule éclatent sous prétexte que telle création n'a pas à être subventionnée par le ministère de la Culture. Vraiment? Allez savoir.«Ruina Fel Couzina», comme le désordre dans la cuisine, fait effectivement désordre et débat. Break dance, hip hop, capoeira et trial envahissent la scène dans un enchaînement non structuré et parfois improvisé, à l'opposé certes du travail léché de «Kour» dirigé par Franco Dragone, mais les prestations sur scène des danseurs sont réelles.

Dessida basica (mouvement d'esquive), bananera (mouvement d'équilibre), meia luna comme la demi-lune, smurf, locking, saut périlleux arrière et escalade vertigineuse de trial jusque sur le toit d'une armoire se succèdent et coupent le souffle de certains spectateurs perturbés par l'univers funkygroove. Si on ne peut parler de culture au sens intellectuel du terme, on assiste toutefois à la montée sur scène de l'art de la rue et à l'arrivée prochaine d'un nouveau genre qu'il est aussi intéressant de découvrir à Huy.

NON-THÉÂTRE

Spécialiste du genre, l'auteur Saïd Ouadrassi a choisi ses «potes» dans la rue pour monter une création soutenue par le Centre culturel Jacques Franck, la Fondation Jacques Gueux, Charleroi / Danses avec l'aide du ministère de la Communauté française, excusez du peu. Ces danseurs sont parmi les seuls à être sous contrat à Huy où les compagnies, pourtant obligées d'être là pour bénéficier des subventions du théâtre à l'école, doivent offrir leurs prestations. Or, il est illégal de jouer gratuitement, comme le rappelait le comédien Eric De Staercke en évoquant le possible accident.

Comme le rappelle aussi, en sous-titre, l'Agora prônant le non-théâtre dans «L'Homme qui plantait les arbres». Cette compagnie de la Communauté germanophone de Belgique, connue pour sa réelle ligne artistique, risque un spectacle impossible à jouer puisque les comédiens, forcés d'assumer trois représentations par jour - comme souvent en théâtre jeune public - sont retenus ailleurs. Sur scène, trois techniciens, Benjamin Kluge, Gérard Berger et Léon Cammel, plus vrais que nature dans leur bleu de travail, en profitent pour raconter derrière leur établi, les difficultés du théâtre pour enfants mais aussi celles du théâtre en général et du travail de l'ombre. Se glissent alors d'autres thèmes mis en abyme dans cette adaptation libre du texte de Jean Giono mis en scène par Marcel Cremer: la solitude, la maladie, la mort, les lois de la nature. Et l'on repart heureux de ces diverses lectures, avec en poche la petite graine de frêne reçue à l'issue d'une représentation qui a, elle, bel et bien eu lieu.

© La Libre Belgique 2001