Scènes

CRITIQUE

Fondateur de l'éphémère mais avant-gardiste Théâtre du Parvis, maître à penser de la génération du Jeune Théâtre des années 70, prototype, en Belgique, du metteur en scène artiste et démiurge, Marc Liebens vient de signer la réalisation d'un classique, «Bérénice» de Jean Racine, au Théâtre Le Public, haut lieu d'une approche qui a mis son nom l'indique le spectateur au centre de l'acte théâtral. Le fait méritait à lui seul d'être relevé.

De surcroît quand le champion des relectures idéologiques et psychanalytiques nous donne un spectacle d'une facture classique, proche de la déclamation pure À cet égard, la «Bérénice» qui se joue tous les soirs dans la petite salle souterraine du Public est un pur bonheur pour l'oreille. Les extraordinaires performances de langage de l'auteur d'«Athalie» et d'«Andromaque» scintillent de tous leurs feux, qui sont beaux, profonds, et sans doute inégalés dans le répertoire français.

UNE SCÉNOGRAPHIE DÉPOUILLÉE

Au centre d'un dispositif en carré, l'aire de jeu est délimitée par quatre poutres de béton peintes en blanc. Ces verticales immaculées semblent se prolonger à l'infini vers le bas en se reflétant dans des sortes de miroirs liquides (des bacs emplis d'une huile noire et brillante comme du mica) disposés au pied de chaque colonne. Soulignant cette orthogonalité, une fine barre chromée permet aux personnages de venir s'adosser, comme acculés aux coins d'un ring de boxe, pour résister au poids du fatum qui les accable. Placé dans l'axe long du rectangle où se déploie le drame, un simple lit drapé de velours sombre et rehaussé de lourds pieds d'argent ouvragés synthétise la dialectique entre le désir et le pouvoir qui se joue sous nos yeux.

Dans cet espace presque clinique à l'excellente acoustique, chaque syllabe des quinze cents vers que comporte la pièce est distillée avec une netteté impressionnante. Marc Liebens évoque les quatuors de Beethoven. La musicalité de la représentation n'a pas échappé aux spectateurs de la première: la qualité de leur silence était digne d'un concert de musique de chambre.

Si «Bérénice» s'articule autour de trois personnages centraux, les rôles secondaires ne sont en rien négligés. Chantal Lempereur confère à Phénice, confidente de Bérénice, des contours inquisiteurs et plébéiens. Henri Monin est un Paulin, conseiller de l'empereur, plein d'une menaçante sollicitude. Frédéric Jacot-Guillarmod fait d'Arsace, confident d'Antiochus, un frère d'armes autorisé à toutes les franchises.

FROIDEUR IMPÉRIALE

Mais l'essentiel reste bien sûr l'amour de Titus et Bérénice, ainsi que celui que voue, en silence, Antiochus, ami de Titus, à la même Bérénice. Entre l'empereur romain et la reine de Judée, rien ne va plus puisque la loi de Rome interdit à ses souverains d'épouser une reine étrangère. Sommé de choisir entre son amour et le devoir de sa charge, Titus écoute la voix de la raison et non celle du coeur: il ne se passe rien d'autre dans cette pièce de deux heures vingt que cet affrontement dont l'issue est des plus prévisibles. Caligula et Néron eux-mêmes n'avaient osé transgresser ce tabou. On n'était pas encore à l'époque où un roi d'Angleterre pouvait préférer la femme de sa vie à son trône

Le plus déchiré des trois est sans doute Antiochus, interprété avec une justesse émouvante par François Mormino. On éprouve avec lui le dilemme de l'ami et du conseiller du prince, amoureux de la future épouse de son suzerain. Son apparition reste fascinante du début à la fin.

Dans le traitement des deux autres personnages principaux, le metteur en scène a opté pour une froideur impériale. André Baeyens campe un Titus plus raisonneur que déchiré, plus victime qu'acteur de son déchirement. Patricia Ide épouse les contours du rôle titre dans un registre d'une égale hauteur: jamais elle ne paraît s'abandonner, même quand elle propose à Titus de devenir sa maîtresse si le mariage est impossible.

C'est là le seul défaut, mais majeur, du spectacle. L'émotion a été escamotée au profit d'une idée finalement candide de la grandeur politique. Marc Liebens aurait-il la fibre plus conservatrice qu'on ne le pensait?

Bruxelles, Le Public, petite salle, jusqu'au 12 mai. Tél. 0800.944.44.

© La Libre Belgique 2001