Bertrand Cantat incarne ces tragédies

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Scènes

Dès l’entame des "Trachiniennes", premier spectacle du grand cycle des tragédies de Sophocle montées par Wajdi Mouawad, le ton est donné. Les acteurs entrent en silence et sont assis sous une grande bâche blanche. La pluie tombe des cintres et crépite en rafales. Sous la tente, une voix s’élève, parle et puis chante. Une voix ample, forte, parfois douce, parfois déchirante et douloureuse, qu’on reconnaît immédiatement. Elle parle de cendres noires, elle crie déjà la mort, le drame, la passion, la douleur. On ressent des frissons dans le dos. L’air devient électrique et l’émotion est maximale. Bertrand Cantat est accompagné d’un trio de musiciens rock et reviendra régulièrement, incarnant à lui seul le chœur antique (lire notre interview de Wajdi Mouawad ce mercredi). L’air grave, en jeans, comme en retrait (même lors du salut final, il semble se dissimuler), mais il est bien là et sa voix qui résonne, sa musique, sont sans conteste la colonne vertébrale de ces tragédies.

Cantat interprète sept chants dans la première pièce ("Les Trachiniennes") et 17 au total de ce premier cycle qu’on peut encore voir dans sa totalité, ce week-end à Mons et le week-end suivant à Namur. Un CD est sorti avec ses morceaux qui parlent des dieux grecs, d’Eros, des bateaux en partance, du bonheur que ce serait de ne jamais avoir connu le malheur.

Même si la polémique de sa présence est aujourd’hui close, chacun bien entendu sait le malheur qui s’est abattu, la mort, la faute expiée, la souffrance. Comment ne pas faire le lien avec les tragédies elles-mêmes ?

D’autant que pour le reste, Wajdi Mouawad a adopté une mise en scène minimaliste, sobre, sans surprises, mettant certes en lumière le texte ancien de Sophocle, mais avec des acteurs dont plusieurs ont un jeu trop peu convaincant. Le contraste avec la force émotionnelle du chant de l’"oracle" Cantat n’en est que plus fort.

La première tragédie a été créée pour la Belgique, ce mercredi, au Manège de Mons. Dans "Les Trachiniennes", Sophocle raconte le drame de Déjanire, l’épouse d’Héraklès qui attend depuis si longtemps son mari parti en guerre. Un messager lui annonce son retour, mais un autre lui révèle qu’Héraklès est tombé amoureux d’une autre femme. Pour le séduire à nouveau, elle lui fait porter une tunique trempée dans le sang du centaure Nessos, un philtre d’amour lui a-t-on assuré. Mais c’était une ruse de Nessos. Le manteau est en réalité mortel et Héraklès meurt brûlé par le don de Déjanire.

Dans la mise en scène, il est beaucoup question de l’eau qui inonde les héros, les lave en vain d’une faute que le destin leur prépare. Et à nouveau, bien sûr, voir Cantat, dans ce contexte, chanter face au cadavre d’Héraklès, fait frissonner.

On comprend que le même spectacle à Avignon, sans Cantat dans la carrière de Boulbon, ait pu décevoir. Même s’il garde des faiblesses et des longueurs, il trouve mieux son sens dans une plus grande intimité et avec la présence incandescente de Cantat. On peut alors sentir la force de ces textes grecs qui nous parlent d’amour, de désir, de mort, d’aveuglement et qui restent si actuels alors qu’ils furent pourtant écrits il y a 2500 ans !

Guy Duplat

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

  1. 1
    Avec Roland Mahauden s'éteint une figure centrale et solaire du théâtre belge

    Longtemps directeur du Poche, à Bruxelles, il était homme de découvertes, d'engagements forts. Olivier Blin, qui collabora avec Roland Mahauden dès les années 90, pilote depuis 2016 le théâtre sis dans le bois de la Cambre. Il rend hommage à celui ...

  2. 2
    Roland Mahauden, homme de théâtre et au-delà

    Le Poche pleure un ancien directeur toujours engagé, dont la disparition laisse un grand vide et une foule de traces, de Bruxelles à Kinshasa.

  3. 3
    Alexis Michalik: "Plus ça marche et plus je reçois des récompenses, plus ça me détend"

    Le comédien, auteur et metteur en scène français est à Bruxelles avec trois pièces. Trois immenses succès. Un thé fumant dans un gobelet en carton entre les mains, Alexis Michalik, sourire bienveillant, se prête tout en décontraction à ...

  4. 4
    L’enfant et ses droits, au coeur de la danse

    Boris Charmatz, 45 ans, danseur, chorégraphe, artiste associé au Festival d’Avignon 2011, qui dansa en 2012 un magnifique duo, « Partita 2 » avec Anne Teresa De Keersmaeker, créateur d’un musée de la danse à Rennes, est désormais le 3e artiste que ...

  5. 5
    José Besprosvany : "La liberté, parfois, coûte cher"

    " Ne faites pas trop attention au bazar. On se croirait un peu dans une brocante", nous guide sur la scène du Théâtre royal du Parc le chorégraphe José Besprosvany, lunettes de vue posées sur le bout du nez. À quelques jours de la première ...

cover-ci

Cover-PM