Scènes

Ecriture étourdissante, construction captivante, constats cruels - et drôles : de quoi sortir de la salle de la Grande Main ébouriffé par les vents du nord, par ceux aussi qui soufflent aux hommes leurs pires machinations, par ceux enfin qui piquent les yeux jusqu’aux larmes.

Dimanche au Théâtre de Liège est né "Tristesses", ample projet d’Anne-Cécile Vandalem (Das Fräulein Kompanie) rassemblant de nombreux coproducteurs - dont le National, le Manège. Mons, le Théâtre de Namur, les scènes nationales du Havre et d’Annecy… - et repris dans le In d’Avignon. Impressionnant, le dispositif recrée sur le plateau les quelques maisons encore habitées d’une île danoise, Tristesses, qui s’est dépeuplée à mesure que fermaient ses abattoirs. Là, il ne sont plus que huit, en comptant Ida, la suicidée. Sa fille Martha Heiger, qui dirige le parti le plus influent du pays, arrive du continent pour les funérailles. Son père et ses amis d’autrefois sont restés là, dans une vie qui n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut, dans un huis clos paradoxal : petites cellules intimes au milieu des éléments, alors que le monde, au dehors, observe son propre enlisement dans le chaos.

Entre huis clos et vent du large

Il y a tout cela et plus encore dans "Tristesses", que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de "spectacle de la maturité". Après les déjà puissants "(Self) Service", "Habit(u)ation" ou "After the Walls (Utopia)" - et leur collection de Prix de la critique -, Anne-Cécile Vandalem affirme de plus belle sa maîtrise des codes, y compris ceux de l’ambiguïté, qui sourd de chaque détail, se tapit derrière la moindre phrase.

Épaulée par un beau panel de talents - des lumières d’Enrico Bagnoli à la scénographie de Ruimtevaarders, de la création vidéo d’Arié van Egmond aux maquillages de Sophie Carlier, sans oublier la composition musicale de Vincent Cahay et Pierre Kissling, et le coaching vocal de Françoise Vanhecke (ces derniers se mêlant à la distribution en spectres musiciens) -, l’auteure metteuse en scène signe un feuilleté de forme et de fond où, des registres entrechoqués, naissent d’inquiétantes turbulences.

"Penser, mélanger, croiser" : credo de la créatrice, l’hybridation est pleinement assumée ici, où musique et cinéma en direct font partie intégrante non seulement du résultat mais de la genèse. Ainsi est-on à la fois dans une série scandinave et à l’opéra, au cœur d’un polar fantomatique et d’un drame shakespearien, dans une politique-fiction au scénario catastrophe et horriblement vraisemblable. Mais aussi dans "une comédie" - sous-titre de "Tristesses" - qu’enluminent les formidables Anne-Pascale Clairembourg, Epona et Séléné Guillaume, Vincent Lécuyer, Bernard Marbaix, Catherine Mestoussis, Jean-Benoît Ugeux. Et Anne-Cécile Vandalem elle-même, en manipulatrice glaçante.

Liège, Théâtre, jusqu’au 16 avril, à 20h (mercredi à 19h). Durée : 2h20. De 8 à 22 €. Infos & rés. : 04.342.00.00, www.theatredeliege.be

Bruxelles, National, du 19 au 23 avril.

Mons, Festival au Carré, les 2 et 3 juillet.

Festival d’Avignon, du 8 au 14 juillet.


3 questions à Anne-Cécile Vandalem

Elle est conceptrice, auteure, metteuse en scène et actrice de "Tristesses".

Dans ce grand assemblage, y a-t-il un élément - forme ou fond - dont ont jailli les autres ?

C’est le travail vidéo qui a lancé le processus, créé le rythme, le langage. Puis, très vite, associée aux impros, la musique a influencé la tension. Il s’agit de varier les outils, puis de les faire converger vers une sorte d’harmonie…

Avec "Tristesses", vous construisiez un monde, quand soudain le monde s’est emballé…

Le projet part quand même d’une inquiétude énorme sur la montée des nationalismes, sur la survenue de la guerre civile, qu’on formalise ici notamment dans la cellule familiale. Et puis, oui, tout s’est précipité, entraînant la nécessité d’imprimer une distance.

Le théâtre est-il politique ? Peut-il, doit-il l’être ?

Longtemps j’ai soutenu que non. Puis, mon travail m’a menée de l’individu au collectif. Aujourd’hui, j’ai l’impression de ne plus pouvoir faire autrement, même si la politique, plus qu’un sujet, est là en filigrane, métaphorisée. Le vrai sujet, c’est vivre ensemble.